Sur Les Misérables (2019), de Ladj Ly

Il est compliquĂ© de dĂ©velopper sereinement une parole critique vĂ©ritablement libre â par rapport Ă soi-mĂȘme ou aux autres â sur un film comme Les MisĂ©rables (2019). Plusieurs raisons, que je dĂ©taillerai ci-dessous, mâamĂšnent Ă dresser ce constat. Pourtant, dĂšs ma sortie de la salle de cinĂ©ma, il mâa semblĂ© Ă©vident quâil me fallait Ă©crire sur ce film, en dĂ©pit des obstacles et embĂ»ches potentielles. En effet, et malgrĂ© tout ce que je pourrais dire plus bas, lâĆuvre de Ladj Ly est une Ćuvre cinĂ©matographique majeure de notre Ă©poque. Jây perçois de nombreuses limites, de nombreux problĂšmes (esthĂ©tiques, politiques, artistiques) et, disons-le franchement dĂšs le dĂ©but de notre rĂ©flexion, le film ne me plaĂźt pas beaucoup. Mais Les MisĂ©rables existe bel et bien et trouve en ce moment mĂȘme un public chaque jour plus grand. La sociĂ©tĂ© et ses spectateurs trop souvent passifs tournent le regard vers Montfermeil. Câest peu, mais dans le contexte actuel câest dĂ©jĂ beaucoup.
Misérable solitude
Je commencerais par rappeler quâun film, pour ĂȘtre correctement Ă©valuĂ© ou critiquĂ©, doit toujours ĂȘtre comparĂ©. Il est en effet extrĂȘmement complexe de dĂ©ployer une parole critique sans points de repĂšre autres que lâĆuvre qui en est lâobjet principal. Je prĂ©cise Ă©galement que cette comparaison ne peut pas sâopĂ©rer dans nâimporte quelles conditions, mĂȘme sâil nâexiste pas de rĂšgles bien dĂ©terminĂ©es que je pourrais Ă©noncer ici. Je dirais, simplement et de maniĂšre tautologique, que nous pouvons comparer un film uniquement Ă dâautres films qui lui sont comparables. En ce qui concerne Les MisĂ©rables, il faut pourtant dresser ce triste constat : le film est seul. Je pourrais Ă la limite Ă©voquer La Haine (Mathieu Kassovitz, 1995), Ătat des lieux et Ma 6-T va crack-er (Jean-François Richet, respectivement 1995 et 1997) ou Wesh wesh, quâest-ce qui se passe ? (Rabah Ameur-ZaĂŻmeche, 2001 â par ailleurs tournĂ© dans la mĂȘme citĂ© que Les MisĂ©rables, les Bosquets). Mais ces films correspondent maintenant Ă une autre Ă©poque, Ă un autre Ă©tat dâesprit, Ă une situation sociale et politique diffĂ©rente. Je pense que mâappuyer sur eux mâaiderait moins Ă critiquer Les MisĂ©rables quâĂ dĂ©velopper un propos plus vaste, par exemple sur la reprĂ©sentation des banlieues des grandes agglomĂ©rations au sein du cinĂ©ma français. Mais il faudrait alors nous intĂ©resser aussi Ă Question dâidentitĂ© (le chef dâĆuvre de Denis Gheerbrant, 1986), Ă De bruit et de fureur (Jean-Claude Brisseau, 1988) et sans doute jusquâĂ des productions Besson comme Banlieue 13 (Pierre Morel, 2004).
Câest ainsi que jâen reviens Ă mon triste constat : Les MisĂ©rables est bien seul. Pourtant, une profusion de films comparables devrait rĂ©gner dans les salles obscures. Il nâen est rien. Cette solitude, bien malgrĂ© moi, mâamĂšne Ă aborder cette Ćuvre avec une certaine bienveillance, Ă revoir mon exigence habituelle Ă la baisse. Cette indulgence a priori est injuste envers le film, je le sais bien. Je tenterai de lutter contre elle, donc contre moi-mĂȘme, mais sans ĂȘtre sĂ»r de tout Ă fait y parvenir.
Intouchable
Ă un autre niveau, plus objectif cette fois, jâirai jusquâĂ dire que Les MisĂ©rables est armĂ© contre toute critique (un peu comme lâĂ©tait Intouchables par le simplisme et la bonne foi de son propos). Le rĂ©alisateur a grandi Ă Montfermeil (lĂ oĂč se dĂ©roule le film), il a une solide expĂ©rience du documentaire (ou du reportage devrais-je dire), les faits racontĂ©s sont « issus de faits rĂ©els », une partie du casting est composĂ©e dâacteurs non professionnels du cru, etc. Pour le dire simplement, on ne peut pas a priori suspecter Les MisĂ©rables de parler de ce quâil ne connaĂźt pas.
Comme le dit le scĂ©nariste, Giordano Gederlini, pour PremiĂšre : « Les MisĂ©rables est le premier film de banlieue rĂ©alisĂ© par quelquâun qui vient du monde quâil dĂ©crit, et non un Parisien ou un intellectuel qui se penche sur la question 1. » Au-delĂ du fait que câest tout simplement faux â Rabah Ameur-ZaĂŻmeche a grandi et a rĂ©alisĂ© son premier long-mĂ©trage dans la mĂȘme citĂ© que Ladj Ly â, mais aussi de la dĂ©magogie et des relents populistes qui suintent de cette citation, ce qui mâintĂ©resse particuliĂšrement câest que, pour Gederlini, un film qui traite de la banlieue est nĂ©cessairement meilleur sâil est fait par quelquâun de banlieue et non un intellectuel. Je me contenterai de prĂ©ciser que non seulement un intellectuel peut tout Ă fait ĂȘtre issu de banlieue, mais que le fait de connaĂźtre le terrain nâa jamais fait de quelquâun un bon cinĂ©aste : un bon journaliste sans doute, un excellent reporter pourquoi pas, mais un grand artiste je ne pense pas. Je ne dis pas quâun « Parisien ou un intellectuel » aurait nĂ©cessairement produit un meilleur film. Je me contente de prĂ©ciser que le rapport de causalitĂ© nâest pas aussi simple Ă affirmer. Les films de Pier Paolo Pasolini sur la banlieue romaine, comme Accattone (1961) et Mamma Roma (1962), en sont les meilleurs contre-exemples.

Les MisĂ©rables serait ainsi, toujours a priori, un film « nĂ©cessaire » sur un « sujet de sociĂ©tĂ© » rĂ©alisĂ© par la meilleure personne possible. Critiquer la forme que prend le film ou son propos reviendrait dâune certaine maniĂšre Ă se mettre du cĂŽtĂ© des « Parisiens et des intellectuels », du cĂŽtĂ© de lâart, de la distance, contre le terrain, la rĂ©alitĂ©, bref, une forme de « vĂ©ritĂ© ». Tout cela nâest pas sans poser dâĂ©normes problĂšmes au commentateur et je me dois de mâinscrire en faux contre ces affirmations qui dĂ©coulent des propos du scĂ©nariste du film. Un « intellectuel » (terme que jâentends de mon cĂŽtĂ© sans connotation pĂ©jorative aucune) peut tout Ă fait dĂ©ployer un propos dâune redoutable justesse sur un milieu dont il nâest Ă lâorigine pas issu.
Du documentaire et de la fiction
Les MisĂ©rables, nous lâavons pour lâinstant sous-entendu, prĂ©tend construire une fiction Ă partir de faits rĂ©els, vĂ©cus et collectĂ©s par son rĂ©alisateur. Ainsi, lâambition de lâĆuvre de Ladj Ly est bien de faire du CinĂ©ma, câest-Ă -dire une Ćuvre artistique, Ă partir du rĂ©el. Câest dans cette ambition que rĂ©side bon nombre des qualitĂ©s des MisĂ©rables. Il faut en effet souligner le travail anthropologique, topographique, sociologique, urbanistique, que dĂ©ploie Ly.

Ces territoires urbains, parias du cinĂ©ma français comme du territoire national, mĂ©ritent dâĂȘtre montrĂ©s. Il faut filmer cette jeunesse qui habite ces lieux, il faut cartographier via lâobjectif cette Ă©nergie si particuliĂšre. Les MisĂ©rables y rĂ©ussit formidablement bien. LâintĂ©gration des plans tournĂ©s Ă lâaide dâun drone, via un personnage particuliĂšrement intĂ©ressant â le jeune Buzz, projection du rĂ©alisateur au sein de sa fiction et jouĂ© par son fils â, participe de ce succĂšs. Il en va de mĂȘme pour la scĂšne introductive du film, tournĂ©e en situation documentaire au cĆur des rues bondĂ©es de Paris lors dâun match de la Coupe du monde de football.

Pourtant, ce qui aurait pu ĂȘtre la force principale du film se retourne vite contre lui. En effet, Les MisĂ©rables ne rĂ©ussit pas Ă exister entre documentaire et fiction, ou plutĂŽt comme documentaire et fiction Ă la fois. Il est parfois un documentaire et parfois une fiction, en fonction des plans, des scĂšnes ou des sĂ©quences. Je nây ai jamais retrouvĂ© cette merveilleuse porositĂ©, cet entrelacement complexe et fertile du rĂ©el et de la fiction qui est au cĆur du travail des plus grands cinĂ©astes français contemporains (Laurent Cantet, Rabah Ameur-ZaĂŻmeche, Alain Guiraudie notamment). Ici, il nây a jamais articulation mais toujours hĂ©sitation. Le manque de dialectique est criant et vide en partie lâĆuvre de son sens. On ne croit plus ni Ă la fiction dĂ©veloppĂ©e ni aux faits relatĂ©s : la caricature lâemporte alors sur lâobservation, les pĂ©ripĂ©ties tournent Ă vide.

Les rapides zooms qui ponctuent frĂ©quemment les choix de cadrage du film sont un des symboles de cet Ă©chec. Ces coups de poing dans lâimage rappellent la tĂ©lĂ©vision dans ce quâelle a de plus crasse (des Ă©missions sordides comme Zone Interdite sur M6 ou EnquĂȘte dâaction sur W9, Ă ses dĂ©buts intitulĂ© En quĂȘte dâaction, puisquâil sâagissait littĂ©ralement de traquer la violence Ă coups de plans). Je mâĂ©tonne alors dâentendre Ladj Ly, Ă lâoccasion dâune interview donnĂ©e Ă PremiĂšre, affirmer que « la seule chose quâ[il] voulait Ă©viter câest le rap, la drogue, les go fast, les armes⊠Tous ces clichĂ©s insupportables. » Et de prĂ©ciser : « Je nâai jamais vu de batailles rangĂ©es dans mon quartier. On parle ici dâun vol ridicule qui embrase le quartier. Lâimportant Ă©tait de rester le plus possible accrochĂ© au rĂ©el. » Pourquoi Ă©viter les clichĂ©s au niveau scĂ©naristique, mais les reproduire au sein de sa mise en scĂšne ? La maniĂšre dont il distingue forme et fond, sans sâinterroger le moins du monde, est pour moi une des clefs de lâĂ©chec du film Ă dĂ©passer les limites dans lesquelles il sâenferme. La forme parasite ici le fond : si le rĂ©alisateur est « blindĂ© » au niveau des intentions, câest bien au niveau de sa forme en tant quâĆuvre cinĂ©matographique que Les MisĂ©rables déçoit le plus.

De lâobjectivitĂ©
De la tĂ©lĂ©vision, je ne suis pas sĂ»r que le film de Ladj Ly nâhĂ©rite que de certains tics de mise en scĂšne, visant Ă dynamiser artificiellement lâimage et le rythme du montage. Pour moi, Les MisĂ©rables sâinscrit plus dans la lignĂ©e du reportage et du journalisme en gĂ©nĂ©ral que dans celle du cinĂ©ma. La raison de ce constat, pour laquelle le film me déçoit, et pour laquelle son succĂšs critique et public me rĂ©volte presque, est la mĂȘme que celle pour laquelle Michel Ciment lâaime beaucoup :
« Ce que jâapprĂ©cie aussi, câest que [Les MisĂ©rables] est supĂ©rieur Ă La Haine de Mathieu Kassovitz, ce nâest pas du tout un film manichĂ©en : il y a de tout, un flic trĂšs sympathique, un flic assez odieux ; les jeunes des banlieues sont des gens dont certains sont des brutes, des casseurs quand dâautres sont au contraire des gens sincĂšrement rĂ©voltĂ©s. Il y a une vraie complexitĂ© 2. »
Ce que Ciment identifie comme de la « complexitĂ© » est bien au contraire dâun simplisme rĂ©voltant. Dâabord, lâopposition entre « brutes et casseurs » et « gens sincĂšrement rĂ©voltĂ©s » mĂ©riterait Ă peine que je mây arrĂȘte, tant elle fait affront au terme « complexitĂ© ». Ensuite, et Ciment nâa pas tort, dans Les MisĂ©rables chacun a ses raisons. Il y a des bons et des gentils partout : il y a mĂȘme des gens qui sont parfois gentils et parfois non ! La vie ce serait ça, une infinitĂ© de nuances de gris. Que câest beau, que câest intĂ©ressant ! Un bon film serait alors celui qui transmet cette « complexitĂ© » de la vie. En bref : un film objectif, Ă©quilibrĂ©, impartial, qui dresse un constat non partisan sur le monde qui nous entoure.
Mais le cinĂ©ma ce nâest pas ça ! Ce nâest pas un soi-disant instantanĂ© de la « complexitĂ© » de la vie. Un artiste doit dĂ©ployer sa vision du monde, partager un point de vue plutĂŽt que de feindre une vaine quĂȘte dâobjectivitĂ©, quâil devrait laisser aux journalistes et aux sociologues du dimanche. Sans pour autant ĂȘtre manichĂ©enne, une Ćuvre ne peut tout de mĂȘme pas tomber dans une forme de relativisme dĂ©sespĂ©rĂ© comme câest le cas avec Les MisĂ©rables. Renvoyer dos Ă dos la BAC et la jeunesse sans interroger plus avant les structures, les fondements de ces liens complexes qui amĂšnent Ă des affrontements câest, toujours, prendre le parti du statu quo câest-Ă -dire celui du pouvoir en place. Refuser de prendre parti, câest dĂ©jĂ prendre parti, et câest surtout se trouver du mauvais cĂŽtĂ© des barricades. La « fin » du film illustre dâailleurs particuliĂšrement bien cette idĂ©e. LâimpossibilitĂ© du rĂ©alisateur Ă se positionner et Ă proposer un point de vue subjectif sur les situations quâil a pourtant lui-mĂȘme mises en place lâamĂšne jusquâau point limite oĂč il ne peut plus terminer son propre film. Ironiquement, le dernier plan est en camĂ©ra subjective, mais du point de vue du policier. Nous savons alors peut-ĂȘtre Ă quoi nous en tenir. Ne restait plus quâĂ Emmanuel Macron de se dĂ©clarer « bouleversĂ© par la justesse du film » et de « demander au gouvernement de se dĂ©pĂȘcher de trouver des idĂ©es et dâagir pour amĂ©liorer les conditions de vie dans les quartiers 3. » Une rĂ©action tout Ă fait normale Ă un film « adressĂ© aux politiques 4 ».
â1 [http://www.premiere.fr/Cinema/News-Cinema/Les-Miserables-s-inspire-davantage-d-oeuvres-americaines-que-de-La-Haine]
â2 [https://www.franceinter.fr/cinema/les-miserables-de-ladj-ly-le-meilleur-film-de-banlieue-realise-en-france]
â3 JDD du 17 novembre 2019, [https://www.lejdd.fr/Politique/emmanuel-macron-touche-par-les-miserables-3931762#xtor=CS1-4]
â4 Ladj Ly sur BFMTV, 18 novembre 2019, [https://www.bfmtv.com/mediaplayer/video/le-realisateur-ladj-ly-se-felicite-qu-emmanuel-macron-ait-vu-son-film-les-miserables-qu-il-qualifie-de-cri-d-alarme-adresse-aux-politiques-1202478.html]