Éditorial n°8 – 2025 underground

Il y eut cette année quelque chose d’un glissement général. Pas une chute spectaculaire, mais un lent mouvement descendant. Ou bien, disons plutôt que, constatant l’éboulement, le cinéma nous a emmenés y voir de plus près, il a creusé.

House of Dynamite (dernier film de Bigelow sorti en novembre sur Netflix), en a sans doute été la manifestation la plus nette, dans son immobilité agitée, sa manière de circuler entre divers degrés d’alerte et niveaux d’ensevelissement. Film de bombe et film de crise, chez Bigelow, le spectacle d’une fin du monde ne se fait plus à ciel ouvert. On ne regarde plus la voûte céleste comme autrefois, quand la menace devait apparaître entre deux étoiles. Le cinéma a longtemps fait du ciel un espace de prophétie : dans Melancholia par exemple, la planète arrive comme une certitude suspendue. Aujourd’hui, la mort ne vient plus d’en haut. Elle est affichée sur des écrans. Elle est planifiée, cartographiée et visualisée. Dans les villes de Washington et de Chicago, là où les déci- sions comptent, on s’enfonce sous terre. Plus profondément que le reste de la population. Plus il y a de couches au-dessus de nos têtes, plus on est important, plus le danger est imminent et plus on a – paradoxalement – de chances de survivre. Le poste de crise se transforme en abri, puis en sépulture temporaire. On dépose son téléphone à l’entrée, car un autre réseau existe déjà sous nos pieds, prêt depuis longtemps. Les survivants ont leurs lignes. Les autres attendront.

Ce qui se joue dans House of Dynamite, n’est pas tant une histoire de peur que d’administration. Le film est très américain en cela : autoritaire, bienveillant, cérémoniel. Les vidéoconférences sont autant de preuves de salut, le monde peut s’effondrer, tant que la réunion se poursuit. Cependant, une cellule de crise n’est jamais hermétique. Alors, une drôle de chose se produit, la cellule fuit, elle libère des odeurs et des bruits, comme une cocotte ou une tombe mal scellée. Car il est complexe d’assu- rer l’étanchéité d’un espace, compliqué de ne permettre aucun épanche-ment vers l’extérieur et la foule sacrifiée. On s’agite là-dessous, dans le sar- cophage mal refermé, et, tôt ou tard, les effluves d’angoisse remontent à la surface chatouiller les narines du commun des mortels. Les citoyens, privés de l’accès aux profondeurs, n’ont plus que leur nez et leur intuition : pour savoir s’ils vont exploser, ils doivent rester attentifs à ce qui suinte.

C’est un similaire mouvement souterrain qui traverse Les Linceuls, film auquel ce numéro consacre une dizaine de pages. Chez Cronenberg, et dans une veine un peu plus réactionnaire, l’écran ne révèle plus un corps vivant menacé, mais le futur d’une dépouille soumise à la technologie. Dans cette exploration de la paranoïa du réalisateur, les cyberattaques se multiplient, et le spectateur, presque assimilé à un dispositif de surveillance, devient l’archiviste voyeur de ses congénères.

Aussi, ce numéro tente quelques percées, par les fenêtres ouvertes sur les étoiles de Borzage, dans les récits de sirènes new-yorkaises ou encore sous le soleil qui inonde les personnages désormais un peu abimés de Mektoub, My love : canto due, retrouvés dans les salles après huit ans d’absence.

Mahaut Thébault

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