Boules de neige

Sur 6 Undergroung (2019) de Michael Bay

What a mess !

À toute allure, le vert pomme d’une Alfa Romeo force les rues enserrĂ©es de Florence. À son bord, quatre agents spĂ©ciaux fuient en urgence une armĂ©e de bolides allemands lancĂ©s Ă  leurs trousses. À l’arriĂšre, une jeune femme portoricaine au regard de braise – alias ‘‘5’’ (Adria Arjona) – soigne sa coĂ©quipiĂšre – alias ‘‘2’’ (MĂ©lanie Laurent) –, percĂ©e d’une balle. Un Ă©carteur chirurgical pĂ©nĂštre son ventre. À l’avant, le pilote – alias ‘‘6’’ (Dave Franco) – retournĂ© par cette trouĂ©e viscĂ©rale, reçoit l’ordre de son copilote – alias ‘‘1’’ (Ryan Reynolds) – d’accĂ©lĂ©rer alors que les premiers ennemis parviennent Ă  leur hauteur. Comme la pince forçait les viscĂšres de ‘‘2’’, le pied de ‘‘6’’ Ă©crase l’accĂ©lĂ©rateur. La reprise est fulgurante. ‘‘1’’ est aplati sur son fauteuil. Il expire, le visage crispĂ©. 

En quelques secondes et une dizaine de plans, Michael Bay capture le regard de son spectateur pour le propulser dans sa scĂ©nographie. À l’instar d’un SergeĂŻ Eisenstein 1, son montage concentre les motifs attracteurs 2 au centre des images, et les fait se percuter les uns aprĂšs les autres afin que chaque plan vienne amplifier la sensation du prĂ©cĂ©dent. Le plan du regard concentrĂ© de ‘‘5’’ sur la plaie de ‘‘2’’, percute celui oĂč la pince chirurgicale Ă©carte les viscĂšres. Lui-mĂȘme s’amplifie dans le pied du pilote Ă©crasant le champignon, dont la pression est ensuite expulsĂ©e par le souffle coupĂ© de ‘‘1’’, vĂ©ritable alter ego du corps spectateur embarquĂ© dans la poursuite qui s’annonce.

Profitez de cette lisibilitĂ© toute relative, car c’est bien la premiĂšre et la seule fois du film que la centralitĂ© des motifs attracteurs sera aussi clairement perceptible et localisable dans l’image. Comme lorsque l’on secoue une bouteille de soda jusqu’à ce que la densitĂ© du CO2 ne soit plus supportable par le plastique, ce mini huis clos embarquĂ© entre quatre siĂšges compresse le maximum d’énergie afin de la libĂ©rer avec le plus de violence et de dispersion possible. C’est d’ailleurs Ă  l’issue d’une ruelle Ă©troite et tortueuse, ouvrant sur une place du marchĂ© florentin, que cette stratĂ©gie sera finalement close. FilmĂ© en contre-plongĂ©e, ‘‘6’’ prĂ©vient ses acolytes que sa manƓuvre sera « un peu serrĂ©[e] », ses mains frappent l’image par trois coups de volant assĂ©nĂ©s et aussi prĂ©cis que les crochets d’un boxeur. Gauche ! Droite et demie ! Gauche trois-quarts et BAM ! L’image s’ouvre alors sur la voltige catastrophique de trois sportives allemandes pulvĂ©risant malgrĂ© elles les stands d’un marchĂ©. Une Mercedes est Ă©ventrĂ©e en balayant une vingtaine de vĂ©los alignĂ©s. Une Audi blanche volante dĂ©fonce un stand de jouets multicolores. Une BMW noir asphalte part en tonneau et emporte les Ă©talages de lĂ©gumes dans un tourbillon de “patate-Ă©tincelle-tomate”. Chaque voltige tient sa propre trajectoire sans qu’elles ne soient centralisĂ©es dans les plans. Les projectiles se percutent entre eux comme lors d’une rĂ©action en chaĂźne. Les lignes de force dessinĂ©es par les cascades partent dans tous les sens
 « What a mess  » Et pourtant


Nos yeux Ă©berluĂ©s sont Ă©pris d’une curieuse sensation. Le temps d’un instant, notre cerveau s’est pris pour un alchimiste en herbe. Tiens ! tiens ! S’est-il dit. Mais que se passe-t-il si je mĂ©lange une carrosserie d’acier blanche avec des jouets en plastique ? Qu’arrive-t-il si je mĂ©lange des Ă©tincelles avec des pommes de terre ? De la gomme de pneu avec des oranges ? Qu’est-ce que ça donne si je ralentis un camion-citerne pour que son chĂąssis raye le vert pomme d’une Alfa Romeo de façon parfaitement parallĂšle ?… Et si je le relĂąche d’un coup sur une grosse Mercedes noire ? OuĂŻe ! La piĂšce d’artillerie allemande est encastrĂ©e, implose, et ses Ă©tincelles carbonisent les passagers comme des steaks de crash-test. Avançons un peu dans la poursuite : que se passe-t-il lorsqu’un pigeon percute la tĂȘte d’une mĂšre affolĂ©e portant son bĂ©bĂ© afin d’esquiver l’arriĂšre d’une voiture en plein dĂ©rapage ? Mmmm
 IntĂ©ressant ! Ajoutons deux immondes petits bulldogs, langues bien pendantes et baveuses, Ă  deux centimĂštres d’ĂȘtre Ă©crasĂ©s par la fureur tournoyante d’un pneu arriĂšre dont la gomme se calcine sur les pavĂ©s. Saupoudrez le tout de journaux, de sacs de shoppings, d’un doigt d’honneur gratuit et de vĂȘtements volants, mais surtout, placez telle la cerise inutile au sommet du gĂąteau, le regard hĂ©bĂ©tĂ© de ‘‘1’’, sortant tel un chien fou sa tĂȘte hallucinĂ©e 3.

 

Simultanéité

Pourquoi diable sort-il sa tĂȘte ? Au regard de la scĂšne, rien ne justifie une telle action. Ou bien est-il comme le spectateur que nous sommes, dĂ©sireux d’embrasser le moindre dĂ©tail de cette pyrotechnie dĂ©bridĂ©e tout en pouvant, Ă  sa guise, faire pause, remettre en arriĂšre ou bien se rapprocher de l’écran pour observer de prĂšs les collisions et autres voltiges qu’il souhaite. C’est que 6 Underground n’est visible que sur Netflix. Au mieux sur un grand tĂ©lĂ©viseur 4K, “au pire” sur l’écran d’un smartphone ou d’un ordinateur portable. Mais c’est justement cette coercition du spectaculaire aux cadres de l’électromĂ©nager domestique, qui rend le dernier film de Michael Bay si fascinant :

« Sur ordinateur, l’Ɠil parvient Ă  apprĂ©hender le ballet visuel et cinĂ©tique dans sa globalitĂ©, comme s’il en observait la pyrotechnie dans une boule Ă  neige. Le spectateur n’est plus noyĂ© dans l’image, mais reprend le contrĂŽle, il perd en abandon physique ce qu’il gagne en acuitĂ© psychique 4. » Si la promesse d’une « sĂ©ance manĂšge » Ă©tait amorcĂ©e par l’image d’un Ryan Reynolds Ă©crasĂ© sur son fauteuil par l’accĂ©lĂ©ration de l’Alfa Romeo, la poursuite dans les rues de Florence et le reste du film propose au contraire une expĂ©rience de perception pure. Le regard se dĂ©couvre d’étonnantes capacitĂ©s d’association, de fragmentation, de distinction et surtout, de simultanĂ©itĂ©. DĂšs lors que l’image s’inscrit dans des « dimensions domestiques 5 », notre vision devient capable de percevoir plusieurs situations en mĂȘme temps. En tout cas si la mise en scĂšne s’y prĂȘte. Et c’est justement toute l’ingĂ©niositĂ© de Michael Bay que de rĂ©pondre scĂ©nographiquement Ă  la commande d’un blockbuster pour le petit Ă©cran. LĂ  oĂč le 120 fps et la somptueuse 3D de Gemini Man (Ang Lee, 2019) offre au spectateur le choix de l’évĂ©nement qu’il souhaite voir 6 au sein d’une temporalitĂ© non hiĂ©rarchisĂ©e, la mise en scĂšne de 6 Underground joue sur la capacitĂ© qu’ont tous les Ă©vĂ©nements spectaculaires d’une image d’ĂȘtre perçus ensemble de maniĂšre simultanĂ©e, chacun dans leur intĂ©gritĂ© physique, spatiale et temporelle. Chaque ligne de force, chaque voltige de vĂ©hicules, de projectiles ou de lames, chaque explosion, implosion, dispersion d’objets, de fruits, de gouttes d’eau, de cĂ©rĂ©ales ou d’étincelles, coexistent pour le regard sans jamais s’entraver les unes les autres, tout en conservant leur propre temporalitĂ©. Le spectateur n’a pas le choix de ce qu’il veut voir, mais il peut tout voir de maniĂšre simultanĂ©e. Il peut ĂȘtre sur plusieurs Ă©chelles de perceptions en mĂȘme temps.

SergeĂŻ Eisenstein affirmait que la puissance d’un montage relĂšve de sa capacitĂ© Ă  gĂ©nĂ©rer des associations d’idĂ©es, issues de confrontations, de chocs, d’interpĂ©nĂ©trations ou de fragmentations. Si le projet spectaculaire de Michael Bay y est peut-ĂȘtre comparable en termes de rythme, il diffĂšre dans son objectif. Sa mise en scĂšne a inlassablement aspirĂ© Ă  l’accumulation d’une multitude de trajectoires spectaculaires, mais toujours agencĂ©es de sorte qu’elles soient toutes perceptibles en mĂȘme temps. Les motifs attracteurs ne sont pas centralisĂ©s au cƓur des images. Ils sont dispersĂ©s et Ă©cartelĂ©s. En tĂ©moignent les canons du « Bayhem » oĂč il doit toujours y avoir quelque chose d’actif Ă  l’écran. À chaque fois, la mĂȘme ambition : porter, soutenir et accompagner une action jusqu’à son terme en la faisant traverser une foule de confrontations et de coupes de montage. 

Images-boule de neige

Dans ­6 Underground les Ă©vĂ©nements ne se collisionnent pas directement. Ils s’entremĂȘlent avant de se repousser, puis se rejoignent comme les courbes d’une sphĂšre, d’une « boule de neige », rendant possible la simultanĂ©itĂ© de leur perception. Lorsqu’une voiture part en voltige, aucune des multiples coupes du montage n’excluront les vrilles du vĂ©hicule dans le hors-champ. La cascade perd en fluiditĂ© ce qu’elle gagne en puissance d’impact par plans, tout en prĂ©servant son intĂ©gritĂ©.

Lorsqu’un rocket est tirĂ© dans une voiture, pulvĂ©rise le nez de son conducteur avant d’exploser, toute sa trajectoire, du canon Ă  l’impact, sera visible. Lorsqu’une piscine implose au sommet d’un building puis inonde le reste du penthouse, en emportant dans ses flots les forces de sĂ©curitĂ© dans une chute de 400 mĂštres, chaque piĂšce que son eau remplit, chaque escalier qu’elle dĂ©vale et chaque vitre qu’elle brise sera prĂ©sente au montage. Toutes trajectoires, lignes de force et dĂ©placements des corps se visionnent du dĂ©but Ă  la fin, quelle que soit l’intensitĂ© des coupes du montage ou de l’accumulation des objets. DĂšs lors, les Ă©vĂ©nements perdent toute irrĂ©versibilitĂ©. Leur spectacularitĂ©, riche en informations visuelles et synchronisĂ©es, exponentielle comme un effet boule de neige emprisonnĂ© dans une « boule de neige », forme ainsi des images sphĂšres Ă  l’intĂ©rieur desquelles les trajectoires dispersĂ©es du spectacle finissent par converger entre elles pour ĂȘtre perçues simultanĂ©ment. Les voltiges, cascades, corps projetĂ©s, balles volantes et autres dĂ©bris, y compris leurs trajectoires, leur devenir et leur destruction, sont aussi actuels Ă  l’image que leurs potentielles autres directions, retours en arriĂšre ou diffĂ©rentes Ă©volutions.

Le carambolage inaugural de la poursuite florentine illustre Ă  lui seul cette idĂ©e : les trois voitures propulsĂ©es en tonneaux aĂ©riens se dĂ©ploient Ă  partir du centre de l’image. Alors que les coupes du montage Ă©parpillent leurs positions spatiales Ă  travers diffĂ©rents plans trĂšs courts, leurs Ă©crasements au sol se rejoignent dans la mĂȘme convergence. Mais c’est bien leur entremĂȘlement et cette possibilitĂ© de les percevoir simultanĂ©ment, qui font de ces pĂ©ripĂ©ties des « évĂ©nements-boules », Ă  la fois actuels dans l’image prĂ©sente, virtuellement dispersĂ©s dans d’autres et rĂ©versibles dans leur dĂ©roulement.

L’impossible mĂ©lange

6 Underground est-il le film de Michael Bay oĂč cet entremĂȘlement des chocs atteint sa meilleure fluidité ? La trĂšs haute dĂ©finition de l’image, l’intensitĂ© des couleurs ou la nettetĂ© de la profondeur de champ ont toujours Ă©tĂ© lĂ©gion chez le cinĂ©aste. Mais elles atteignent ici un niveau de soin et de manipulation numĂ©rique encore jamais atteint dans sa filmographie. Il serait facile de rĂ©duire ce lĂ©chage Ă  une « esthĂ©tique clipesque ». En rĂ©alitĂ©, il permet ici d’atteindre la quintessence du projet figuratif de Michael Bay. Cette folie pyrotechnique qui anime son travail des formes, des couleurs et des sons, c’est la question du mĂ©lange. Que peut-on mĂ©langer et avec quoi ? À quel point peut-on mutiler l’intĂ©gritĂ© physique d’un corps ou d’un objet tout en le gardant mobile dans l’image pour le confronter au plus d’obstacles possible ? 7 Combien de confrontations diffĂ©rentes peuvent tenir dans une image ? Quelle quantitĂ© de matiĂšres et d’objets disponibles dans une scĂšne peut-on faire entrer en rĂ©action, balancer, propulser, dĂ©chirer ou carboniser avant qu’elle ne s’épuise ? Plus simplement, que se passe-t-il quand tels ou tels objets entrent en rĂ©action avec leurs obstacles ?

Si 6 Underground pousse cet enjeu figuratif dans ses retranchements, il finit, de maniĂšre plutĂŽt surprenante, par trouver une rĂ©solution. Chaque scĂšne d’action tend vers un Ă©tat polyphasique, un mĂ©lange dit hĂ©tĂ©rogĂšne oĂč chaque Ă©lĂ©ment le constituant est visible Ă  l’Ɠil nu, telle une Ă©mulsion d’eau et d’huile. La prĂ©cision des mĂ©langes, des confrontations et de leurs consĂ©quences physiques (une giclĂ©e de sang sur un visage, un figurant s’écrasant entre sa portiĂšre, une pelle hydraulique et un sac de ciment, l’argenterie de la luxueuse cuisine d’un yacht catapultĂ©e par la puissance d’un truquage magnĂ©tique), n’aboutissent en rĂ©alitĂ© Ă  aucune assimilation homogĂšne. Ce que la trĂšs haute dĂ©finition de l’image, l’excessive abondance de ralentis ou l’intensitĂ© des couleurs et des brillances rĂ©vĂšlent, c’est l’incompossible des objets solides : leur impossible mĂ©lange !

De lĂ  transparaĂźt une tension visuelle fascinante : si tous les Ă©vĂ©nements spectaculaires sont justement compossibles dans leur perception, la force qui les anime, c’est-Ă -dire la rencontre de corps solides est, quant Ă  elle, impossible, et ne peut aboutir qu’au choc, au fracas, Ă  la fournaise et Ă  la dispersion. Lorsque les poutres d’acier du chantier d’une tour s’écrasent sur des voitures de la police chinoise, chaque impact et destruction de taule sont perceptibles au mĂȘme moment, mais ils illustrent l’échec du mĂ©lange et l’incompressible duretĂ© des solides. La poutre cognant le bitume est aussi visible que les dĂ©tails explosifs de la voiture qu’elle Ă©ventre. 

Faire corps avec le monde ?

Qu’en est-il de nos six hĂ©ros ? Sont-ils les seules figures survivantes de ce carambolage ? Pas tout Ă  fait


Au premier abord, ces agents fantĂŽmes apparaissent tels des corps immaculĂ©s que nul accident ou fracas de l’image ne peut atteindre dans leur intĂ©gritĂ© physique. Ce sont des corps hyperspĂ©cialisĂ©s, dessinĂ©s dans et pour leur fonction jusqu’à l’épure : un gĂ©nie milliardaire (1), une espionne (2), un mercenaire (3), un coureur de parkour (4), un docteur (5), un pilote (6) et un sniper (7). Chacun est dispersĂ© selon une savante rĂ©partition, en vue de liquider l’intĂ©gralitĂ© des ennemis et de dĂ©truire l’entiĂšretĂ© du lieu Ă  souhait, grimper plus haut, chuter plus bas, se relever et enchaĂźner la mission suivante. Rien de trĂšs neuf dans tout cela. Mais c’est sans compter la mise en valeur d’un certain Ă©lĂ©ment qui change beaucoup de chose : l’élĂ©ment liquide. TantĂŽt le flot bleutĂ© d’une piscine, tantĂŽt la mer inondant un yacht, tantĂŽt des fluides (corporels ou d’autres provenances) expulsĂ©s de toutes parts et illuminant d’éclats scintillants la plupart des ralentis, se trouve ĂȘtre le liant permettant Ă  nos hĂ©ros d’essayer de faire corps avec leur environnement. La scĂšne finale, virtuose de folie visuelle et scĂ©nographique, voit Ryan Reynolds manipuler un aimant rendant tout un yacht magnĂ©tique, renversant chaque piĂšce du bateau sur elle-mĂȘme dans un feu d’artifice d’assiettes cassĂ©es, de dĂ©bris cristallins, de lames virevoltantes et de corps devenus pantins acrobates. L’eau de mer se mĂȘle Ă  la fĂȘte et emporte les corps de nos hĂ©ros dans le mĂȘme tourbillon.

Le film de Michael Bay propose un certain regard sur la place du corps hĂ©roĂŻque dans un environnement spectaculaire numĂ©rique. Peut-on encore faire corps avec le monde, avec le rĂ©el, lorsque ceux-ci deviennent manipulables Ă  souhait ? Peut-on incarner sa physicalitĂ© lorsque la camĂ©ra ne s’intĂ©resse plus aux sujets, mais aux chocs d’un Ă©clat et d’une matiĂšre, d’un solide contre un plus solide ? Les six hĂ©ros du 6 Underground n’ont pas la radicalitĂ© des super hĂ©ros Marvel, dont la surpuissance (numĂ©rique) les affranchit de devoir « faire corps avec le monde 8  », car ils peuvent « faire corps tout court 9 . » Ici, les personnages essayent de faire corps, cherchent le mĂ©lange avec le rĂ©el, Ă©pousent les contingences et les reliefs, se faufilent et culbutent au milieu des projectiles : l’étroitesse des rues de Florence sublime le pilotage tranchant de l’Alfa Romeo, le penthouse disposĂ© sur trois Ă©tages et surplombĂ© de grues forme un espace d’expression acrobatique, spatiale et stratĂ©gique oĂč sauts, chutes, remontĂ©s et traversĂ©s s’enchaĂźnent dans une Ă©tourdissante confusion, et un yacht inondĂ© devient la sphĂšre d’un ballet centrifuge tendant vers l’apesanteur.

Ainsi s’établit une relation fondamentale et indivisible oĂč ce monde fait de mĂ©langes abrupts et de chocs frontaux, n’existerait pas sans ces corps spĂ©cialisĂ©s. Ces derniers n’existeraient pas non plus, non pas sans le monde, mais sans le potentiel de collisions et de confrontations de ce monde. C’est ce que le monde contient virtuellement de fracas et de chocs qui permet Ă  ces corps (super) hĂ©roĂŻques d’exister. RĂ©ciproquement, ce sont ces mĂȘmes corps qui font vibrer les potentialitĂ©s du monde.

Natures mortes explosives

Pour Michael Bay, le monde physique est dĂ©finitivement devenu une image remplie de potentiels Ă©tats polyphasiques et explosifs. Son usage excessif du ralenti et sa dissolution des cohĂ©rences spatiales, diluant le corps sujet au prix de la beautĂ© d’interactions physiques, de brĂšves collisions et d’intenses effleurements, s’apparente (artistiquement parlant) Ă  l’excitation que les peintres hollandais du XVIIe siĂšcle ressentaient face aux dĂ©fis picturaux de la nature morte. La beautĂ© sur la surface d’un verre, d’une bataille entre l’éclat de sa courbure et la robe d’un vin. Les reflets d’orfĂšvres sur la coque rouge d’un homard. Ou bien le chatoiement colorĂ© d’un bouquet de fleurs flottant dans une marre avant qu’elles ne se fanent. La vivacitĂ© des figures qui balayent les images de ­6 Underground ont cette mĂȘme beautĂ© qui prĂ©cĂšde la dĂ©crĂ©pitude. Michael Bay capture les objets du monde physique au sommet de leur intensitĂ© et de leur potentialitĂ© Ă©nergĂ©tique, prĂ©fĂ©rant les faire disparaĂźtre dans un tourbillon d’étincelles et de mĂ©langes chromatiques. Ses natures mortes ont quelque chose des fleurs de Margriet Smulders 10, Ă©tincelantes, gorgĂ©es de vitalitĂ© liquide scintillante, et promises Ă  une pourriture certaine. Mais chez Michael Bay, les natures mortes sont explosives ! Dans un monde physique devenu mallĂ©able Ă  souhait, les objets et les interactions sont sauvĂ©s du dĂ©pĂ©rissement par la promesse d’une pulvĂ©risation. Qu’importe que le mĂ©lange soit impossible ! Au lieu de laisser le monde dĂ©pĂ©rir, les images de Bay prĂ©fĂšrent les faire rĂ©agir, les faire exploser et les intensifier dans le plus dingo des feux d’artifice.

Amor Vincit I, Margriet Smulders (2005, Cibachrome, 160 cm x 125 cm)

 

↑1 PrĂ©cisons bien que “le montage des attractions” d’Eisenstein porte une ambition politique. La percussion des images et des plans entre eux est au service d’idĂ©aux rĂ©volutionnaires, et vient chercher la sensation du spectateur dans ce but prĂ©cis. Le montage de Michael Bay n’aspire pas Ă  cette ambition, et bien que 6 Underground tisse une intrigue politique et certainement politisĂ©e (la traque du dictateur d’un pays fictif), ce n’est pas du tout le sujet de cet article. On pourrait toutefois considĂ©rer que la dimension politique du montage de Michael Bay est trĂšs â€œĂ©tats-uniens”, mettant en valeur une toute puissance militaire et technologique au secours d’un pays Ă  feu et Ă  sang au nom d’idĂ©aux dĂ©mocratiques.

↑2 Un motif attracteur est un Ă©vĂ©nement spectaculaire qui attire le regard, le tracte, vient chercher la sensation du spectateur.

↑3 À ce sujet, le jeu volontairement benĂȘt et dĂ©sinvolte de Ryan Reynolds incarne parfaitement sa fonction de relais du spectateur : toujours Ă©pris d’un air idiot, Ă©merveillĂ© ou hallucinĂ© par le spectacle qui l’entoure.

↑4 Alexandre Buyukodabas, « « 6 Underground » : a-t-on vraiment envie de voir un film de Michael Bay sur Netflix ? », LesInrockuptibles.com, mise en ligne le 13 dĂ©cembre 2019, consultĂ© le 15 dĂ©cembre 2019. URL: https://www.lesinrocks.com/cinema/films-a-l-affiche/6-underground-a-t-on-vraiment-envie-de-voir-un-film-de-michael-bay-sur-netflix/

↑5 Faites l’expĂ©rience au cinĂ©ma, vous n’embrasserez l’entiĂšretĂ© du cadre qu’en en dĂ©limitant les contours des yeux, mĂȘme placĂ© dans les derniers rangs de la salle.

↑6 Voir : Arthur PĂ©raud, L’Ɠil catapultĂ©, sur Gemini Man d’Ang Lee, Apaches.ch, mise en ligne le 25 octobre 2019, consultĂ© le 15 dĂ©cembre 2019. URL : https://www.apaches.ch/loeil-catapulte/

↑7 Voir Ă  ce sujet, la poursuite de 13 Hours (Michael Bay, 2013) oĂč une Mercedes blindĂ©e permet Ă  un groupe de militaires amĂ©ricains de se frayer un chemin dans les rues chaotiques de Benghazi. Le vĂ©hicule est criblĂ© de balles, lacĂ©rĂ© et explosĂ© de toutes parts, mais rĂ©siste au point de devenir un « objet hĂ©roĂŻque ».

↑8 Benjamin Thomas, Faire corps avec le monde, de l’espace cinĂ©matographique comme milieu, Strasbourg, CircĂ©, coll. “Penser le cinĂ©ma”, 2019, p. 225.

↑9 Ibid. Benjamin Thomas entend par lĂ  que les super hĂ©ros marvels Ă©voluent dans des dĂ©cors qui n’exercent aucune contrainte ni assignation sur leurs corps. Cela va mĂȘme parfois jusqu’au dĂ©cor qui se plie Ă  la performance du personnage, le cas le plus radical Ă©tant celui de Doctor Strange (Scott Derickson, 2016) oĂč les villes se mĂ©tamorphosent aux souhaits et aux dĂ©placements des super hĂ©ros.

↑10 Val Williams, Pourquoi est-ce un chef-d’Ɠuvre ? 80 photographies expliquĂ©es, Paris, Eyrolles, 2013, p. 67-68.

Social media & sharing icons powered by UltimatelySocial