Éditorial n°2 – Partir en éclaireur

Nous n’arrivons jamais aisément dans les films de Friedrich Wilhelm Murnau : il faut traverser des nuages, prendre un bateau ou une barque, chevaucher jour et nuit dans des forêts hostiles, embarquer dans un train dont on ne connaît pas tout à fait la destination. Plus tard, nous ne sommes pas sûrs du lieu où l’on se trouve : une grande bâtisse où sommeillent d’étranges créatures, un village sans nom dont on ne voit pas les habitants, une ville illuminée qui n’appartient à aucune géographie. Ce sont des lieux qui n’existent plus aujourd’hui, qui n’existaient déjà plus à la fin des années 1910 lorsque le cinéaste réalise ses premiers films, pas plus qu’en 1930 lorsque sort City Girl. Ce que nous montrent ces œuvres, ce sont les vestiges d’un autre temps, une époque révolue et inquiétante, à laquelle nous ramène Murnau. Là-bas, tout nous est pourtant familier et nous revient en mémoire.

Murnau est proche de nous, car ses films renvoient à un passé commun. C’est l’aspect magique des plans, l’universalité des enjeux, un retour à la mémoire d’une autre civilisation, d’une autre humanité. Ainsi la peur, l’angoisse des fables, de la fin que l’on dit par cœur, celle de toutes les tragédies, d’un paradis perdu, amour impossible ou monstre trop grand qui n’est plus une seule créature, mais recouvre d’un nuage le monde des hommes. C’est aussi l’inquiétude d’une caméra qui suit et parfois dépasse ses personnages, qui s’élève pour mieux les regarder s’agiter, presque autonome.

Tandis que Murnau documente l’outre-tombe puis rentre chez lui regarder fébrilement ses rushs, Rohmer sculpte et avance en terrain connu. C’est encore l’inéluctable qui s’impose dans chaque film, mais cette fois-ci celui de la maîtrise de l’environnement, d’un cinéaste qui fait siens les lieux qu’il visite, qui ne laisse rien déborder et n’accepte jamais de déroger à son plan. Une boucle se forme dans les scénarios rohmeriens, puis se divise pour recouvrir toutes les strates de la mise en scène, infuser dans les dialogues. Tout prend sens, à un moment ou un autre du film, aux dépens, ou non, des personnages. La familiarité développée est celle d’une invitation chez lui, deux heures à s’aventurer dans des pièces dont seul le cinéaste connaît les issues. C’est un petit piège qui se referme peu à peu, la conscience surtout que ces images sont à lui désormais.

De Murnau à Rohmer, c’est l’histoire d’un pays un peu étranger, auquel on revient toujours, plus ou moins aguerri, persuadé que cette fois-ci, on ne se fera pas avoir. C’est également le plaisir renouvelé de plonger dans ces intrigues qui sommeillent sur un mot interdit (Tabou), se construisent sur un complot (Triple agent), ou se dénouent d’une seule invocation (Faust).