Annecy 2021, ani soit qui mal y pense

La Traversée (Florence Mialhe, 2021)

Parce qu’ils sont temporellement limités ou minutieusement calibrés, les films composant la sélection du festival d’animation d’Annecy 2021 font unités par leur efficacité. Cette efficacité est entendue ici selon deux axes : scénaristique d’abord, plus distinctement remarquable dans les longs-métrages, mais également stylistique, dans une alternance entre simplicité et complexité technique, dans laquelle les courts brillent particulièrement.

Plutôt de la deuxième catégorie, shapes.colours.people. and floatingdown (Peter Millard, 2021) n’est rien que la collection de formes colorées et de visages ahuris annoncée par son titre. Aucune tromperie sur la marchandise, mais, face à cette cacophonie de couleurs et de bruits, toute réaction de rejet est aisément compréhensible. Dans cette fête à l’éclairage géométrique et au swing atonal, les gribouilles existent sans manière ni élégance, ôtées de toute justifications intellectuelles ou réellement spectaculaires. Un plaisir subsiste, mais il est semblable à la joie provoquée par les explosions tachetées de Dots (1940) de Norman McLaren, chacune accompagnée de bruits similaires aux notes d’une partition électroacoustique. Millard est néanmoins plus punk que minimal, et les couches de peinture en pâté disposées sur ces visages simplistes déploient une énergie brutale, quoique naïve, sans s’étendre au-delà du supportable (car les blagues les plus courtes sont aussi les meilleures). 

Bien différent, Le Village abandonné (Mariam Kapanadze) s’avère pareillement radical dans son économie de moyen. Malgré son maigre quart d’heure, le minimalisme de ce tableau d’un lieu fantôme envahi d’herbes folles transforme chaque minute en une éternité. Non pas qu’il ne se passe rien, mais le spectacle se limite à observer les saisons défiler, les éclaircies dessinant de délicats effets d’ombres sur le paysage. De la nuit au jour, de la pluie torrentielle au soleil automnal, les alentours évoluent avec une rapidité insoupçonnée compte tenu de la lenteur du rythme. Outre sa curieuse gestion du temps – vaste et concis, court et interminable –, une vie s’esquisse discrètement à l’image et au son sans être développée, comme une toile dans un musée dénuée de plaque explicative. Aucune remise en contexte n’explicite l’apparition d’un brouhaha lointain, et rien n’éclaircit l’identité de cette personne aperçue le soir à sa fenêtre. Là où Millard trouve sa force dans la concentration de ses effets, Kapanadze les limite pour mieux valoriser la contemplation de son monde mystérieux.

Dans une veine territoriale similaire, le plus singulier des longs-métrages projetés Archipel (Félix Duffour-Laperrière, 2021) explore les îles québécoises en plusieurs strates aux formes variées, chaque fragment étant réalisé au sein d’ateliers aux équipes différentes. L’assemblage pourrait s’assimiler à un cadavre exquis façon « créature de Frankenstein », mais la parole poétique des deux personnages aux accents durasiens (le « tu n’existes pas » émanant d’une voix rappelle le « tu n’as rien vu » d’Hiroshima mon amour, Alain Resnais, 1959) structure l’exercice de style. L’éventail des techniques – tantôt figuratives ou abstraites, parfois mêlées d’archives en prise de vues réelles – est large, mais pas assez vaste pour empêcher les répétitions. La prose éloigne l’animation d’une fonction illustrative, mais elle obscurcit la compréhension de l’histoire du pays, un refus de didactisme engendrant un léger sentiment d’hermétisme. Heureusement, des moments de beauté émergent de ces reprises lyriques, notamment dans la présence d’ombres colorées, silhouettes de diverses époques coexistant sur un même territoire. Si une plus grande facilité à saisir où le texte nous mène aurait sans doute rendu l’expérience moins obscure, elle pourrait tout autant atténuer l’impression d’un temps suspendu et conjugué fragment par fragment.

Tandis que le plaisir des œuvres précédentes résidaient surtout dans leur visuel, Écorce (Samuel Patthey, Sylvain Monney) établit un lien ferme entre ses partis-pris graphiques et sa narration documentant la découverte d’un lieu. À la manière d’un carnet alimenté petit à petit, le film dépeint l’ambiance d’une maison de retraite par une accumulation de croquis. Quelques minutes passent, les dessins un peu ternes commencent à être moins avares en détails, en couleurs et en mouvements, plus à même de montrer à l’image des sentiments laissés par l’environnement. L’arrivée d’une ombre ajoute une nouvelle velléité émotionnelle à ce portrait, dont la symbolique allégorique ne s’explique qu’à la fin. Sans s’opposer à un travail attentif d’observation, cette poésie naïve affirme une sensibilité personnelle à ce qui pourrait n’être que la mise en scène d’un « fait de société ». L’étude reste touchante, mais ne perd pas de sa force d’abstraction.

En contraste, les longs-métrages d’animation ont une forme bien plus balisée afin de ne pas desservir leur sujet, sans doute une prérogative à la recherche de financement. Le documentaire Flee (Jonas Poher Rassmussen) privilégie malheureusement l’efficacité de son storytelling à sa réalisation, purement fonctionnelle (notamment pour maintenir l’anonymat de l’interviewé). L’animation du trajet d’un immigrant afghan est réduite à peau de chagrin, et seules quelques petites séquences monochromes et dépouillées sont d’une relative fluidité. Il ne s’agit pas de condamner unilatéralement la démarche par manque d’esthétisme, le parcours reste personnel et il ne manque pas de détails, mais de remarquer qu’elle limite l’animation à n’être qu’un moyen de diffuser une parole, en d’autres termes à une visée journalistique un brin fictionnalisée. Plus naïf et n’échappant pas à une construction scénaristique verrouillée, La Traversée (Florence Miahle) s’éloigne un peu d’une supposée restitution du réel. Sans la contrainte du documentaire, la migration ici a des allures de roman jeunesse (une littérature dont la coscénariste et écrivaine Marie Desplechin est coutumière) avec ses rencontres, ses embûches et ses antagonistes à la méchanceté soulignée. C’est néanmoins dans l’usage de la peinture que le plaisir advient véritablement. La thématique sociale n’empêche pas une retranscription précise des gestes ou des transitions fluides entre plusieurs lieux. Rien d’essentiel, sinon de doter le conte d’une identité. Pris ensemble, ces deux films se ressemblent énormément, mais n’y voir que leurs similitudes serait réducteur : Flee marque par son histoire, tandis que La Traversée le fait par sa technique.

Reste tout de même que les fondations des longs sont un peu trop limitées à quelques récits types. Si la fournée 2021 d’Annecy est résolument réussie, l’empreinte graphique de ses programmes courts laisse espérer de futurs longs-métrages aussi radicalement protéiformes.

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