Auteur/autrice : Simon Pageau

  • La vie sans parapluie

    Sur Les Enfants du Temps (2020) de Makoto Shinkai

    Si Les Enfants du Temps est un film gris, c’est qu’il raconte l’histoire d’un monde – et ce monde est Tokyo – oĂč la pluie, dĂ©sormais, n’arrĂȘte plus de tomber. Depuis maintenant des mois, le cours du temps s’est dĂ©traquĂ© au point que le soleil n’apparaisse plus, cachĂ© derriĂšre des nuages immenses (ce sont des cumulonimbus) qui ne s’amenuisent pas et stagnent au-dessus de la ville. Et au point surtout que l’eau monte, petit Ă  petit mais d’une maniĂšre inarrĂȘtable, inondant les rues, les maisons, et dĂ©rangeant le passage des saisons. Le climat certes s’est dĂ©rĂ©glĂ© ; en plus de pleuvoir toute l’annĂ©e, il neige Ă©galement en Ă©tĂ© ; et le film maintiendra sa course dans des jours sans soleil, dans une nuit sans lune devenue grise et permanente qui ne finit pas d’avancer. Au point que Les Enfants du Temps, comprenons-le, soit une vraie tragĂ©die. Son gris n’est pas une faute de goĂ»t mais un gris de nĂ©cessitĂ©, qui dit que si le cours du temps Ă  prĂ©sent est cassĂ©, il est finalement de grands risques que nous ne puissions le rĂ©parer. Le monde s’est mis Ă  pleuvoir ; cette pluie nouvelle, il faudra l’accepter.

    Shinkai, toutefois, ne nous parle pas ici en mĂ©taphore, et Les Enfants du Temps n’est pas un film Ă©cologiste. Sur la fameuse question du dĂ©rĂšglement climatique, le film, d’ailleurs, serait plutĂŽt du genre sceptique. Sans doute, dit-il, peut-il y avoir de grands changements, mais ceux-ci certainement ne sont pas de notre fait, encore moins de notre ressort, et quelques-uns de nos ancĂȘtres pourraient Ă©galement nous parler des histoires des Ă©poques passĂ©es oĂč des choses similaires avaient dĂ©jĂ  pu se produire ; les ocĂ©ans, le ciel et les terres immergĂ©es partagent depuis toujours des relations qui nous Ă©chappent, ont des zones de frictions que nous ne pouvons pas intĂ©grer, sinon dans des rapports qui ne peuvent qu’ĂȘtre spirituels et rester impensĂ©s. Une lĂ©gende raconte mĂȘme qu’en des situations pareilles, la seule solution qui existe pour rĂ©tablir l’équilibre des choses serait d’avoir recours Ă  des prĂȘtres du temps – des prĂȘtres qui sont souvent des enfants, et partageraient avec les Ă©lĂ©ments de rapports fabuleux d’intimitĂ© qui leurs permettraient notamment un contrĂŽle de la pluie. Du moins jusqu’au jour terrifiant oĂč le temps se dĂ©grade encore, approche un point de non-retour, et oĂč ces enfants jusque-lĂ  Ă©lus doivent ĂȘtre rendus au monde dont ils pouvaient connaĂźtre les secrets les plus graves, afin d’ĂȘtre sacrifiĂ©s en Ă©change d’un renvoi des choses Ă  la normalitĂ©. Et si cet Ă©change n’a pas lieu, on devine que le monde, en attendant la catastrophe, de plus en plus deviendra gris.

    Mais Les Enfants du Temps, pour l’heure, se passe avant la catastrophe, et si son monde est gris il n’en reste pas moins qu’il demeure habitable pour les quelques enfants – une prĂȘtresse du temps mais pas que – qui eux ont dĂ©cidĂ© de vivre malgrĂ© la pluie qui se propage. Leur problĂšme, Ă  vrai dire, n’est pas vraiment le changement de temps ; c’est davantage de se mouvoir dans un monde sans adultes, c’est-Ă -dire enlevĂ© au regard d’une sociĂ©tĂ© de contrĂŽle organisĂ©e par les adultes qui les empĂȘche de travailler et de subsister seuls, quand bien mĂȘme leurs parents ne sont plus lĂ  ou qu’ils ont choisi de les fuir. C’est, depuis Your Name (2016) du moins, la dialectique minimale de Shinkai : la lutte des enfants contre leurs parents est la seule vraie confrontation qui fait l’avancement du rĂ©cit, lorsque, ces derniers devenus aveugles, amoindris par leurs habitudes ne sont plus capables de comprendre les urgences de leur temps ; urgences mises en lumiĂšre par l’arrivĂ©e d’une catastrophe que seuls les enfants voient et savent, et qui exige une prĂ©sence nouvelle d’amitiĂ©, puisque le pire de cette sociĂ©tĂ©-lĂ  est Ă©galement qu’elle ne voit pas, ou ne sait plus entendre, la tragĂ©die qui vient en mĂȘme temps que les drames qui se produisent dĂ©jĂ  Ă  la lumiĂšre de ses propres fenĂȘtres. Si bien que quand le patron d’un bar d’escort girl en vient, tout balbutiant, Ă  avouer Ă  deux inspecteurs que non, vraiment, il ne se doutait pas « qu’elle n’Ă©tait pas majeure », ces derniers aprĂšs tout s’en moquent car ce qu’ils veulent Ă  ce moment ce n’est pas une fille maltraitĂ©e, mais ce garçon, lĂ -bas, que l’on distingue Ă  peine sur la photo, et qui a l’air d’avoir une arme – c’est illĂ©gal – avec laquelle il se dĂ©fend et empĂȘche son amie de vendre son corps pour de l’argent. Or comme le premier misĂ©rable ne sait pas qui est ce garçon, les autres n’ont qu’Ă  souffler un coup avant de s’en aller, déçus, vers ce ciel qui s’Ă©croule, remettant leurs beaux parapluies pour se dĂ©fendre de leur propre misĂšre qui tombe et envahit le monde.

    Ici, le problĂšme des adultes (et il est bien connu) c’est qu’ils manquent tellement de souplesse qu’ils ne sont plus Ă  mĂȘme de pivoter, se retourner, qu’ils ont dĂ©sappris Ă  comprendre et Ă  recevoir comme des faits tous les imprĂ©vus qu’ils rencontrent et n’avaient pas Ă©tĂ© pensĂ©s dans l’engagement (moral, professionnel) qu’ils ont passĂ© pour la continuation de leur vieille sociĂ©tĂ©. Tandis que la force des enfants c’est qu’ils n’ont, eux, pris l’habitude de rien, qu’ils n’ont signĂ© aucun accord, qu’ils construisent encore tout et ne cessent pas d’apprendre. C’est qu’ils ont pris conscience que le monde Ă©tant Ă©branlĂ©, l’avenir devenant moins sĂ»r, il leur faudrait quoiqu’ils en pensent accepter les changements du temps et prendre le parti de sa nouvelle mobilitĂ© ; et qu’il leur faudrait, pourquoi pas, devenir aussi rapide et fluide que de la pluie si c’est ça que le monde devenait. Et c’est lĂ  finalement la seule Ă©cologie possible dans le monde de Shinkai : non pas tant arrĂȘter le temps qu’avancer dans sa roue, faire avec ce qu’il propose et parfois mĂȘme le devancer ; non pas vouloir gagner du temps (c’est-Ă -dire rĂ©tropĂ©daler) mais plutĂŽt gagner sur le temps pour se servir de son Ă©lan. Les Enfants du temps, dĂšs l’abord, est un film qui nous rappelle combien le cinĂ©ma a Ă  voir avec la vitesse ; ses accĂ©lĂ©rations soudaines dans les gestes des personnages, ses sĂ©quences de « montage » qui font se propulser l’histoire et l’étonnante simplicitĂ© avec laquelle on s’y Ă©chappe de chez les flics ne sont pas des facilitĂ©s, des oublis ou des nĂ©gligences, mais le rythme d’un monde qui fonctionne et se dĂ©roule aussi vite qu’il le peut pour faire grandir un Ă  un ses enfants.

    Car plus encore que de permettre une progression inĂ©dite des espaces, une traversĂ©e aberrante du rĂ©cit, la vitesse des Enfants du Temps est une vitesse de dĂ©placement qui se propage dans le mouvement vital des personnages ; et « gagner sur le temps », ici, ce sera enfin dĂ©cider de quitter son Ăąge prĂ©cĂ©dent au plus vite, non pas pour devenir adulte mais pour accumuler de l’expĂ©rience et prendre enfin sur soi ce que les adultes, de toute façon, ont depuis bien longtemps abandonnĂ© pour tous. De sorte que le film de Shinkai soit aussi : 1) l’histoire d’un jeune garçon qui accumule les « premiĂšres fois » (premier rendez-vous chez une fille, premiĂšre dĂ©claration d’amour) Ă  la vitesse d’un monde qui gonfle, parce qu’il faut Ă  son tour qu’il aime pour que d’autres plus vieux se rappellent Ă  quel point ça pouvait compter que de la voir encore une fois, quand bien mĂȘme le bon sens du monde part Ă  vau-l’eau et qu’il faille, pour ce faire, risquer de tomber sur la Terre depuis le sommet des nuages ; 2) l’histoire d’une jeune fille qui, pour pouvoir faire des choix, prendre des responsabilitĂ©s, choisit de mentir sur son Ăąge et passer pour l’aĂźnĂ©e du groupe, au point de prendre la dĂ©cision de rendre son Ăąme Ă  la pluie afin de protĂ©ger les autres. Or ce qu’elle n’avait pas compris, c’est que le jeune garçon allait lui tellement vite qu’à peine serait-t-elle perdue lĂ -haut qu’il rĂ©apparaĂźtrait dĂ©jĂ , remontĂ© de la terre au ciel afin de venir la chercher. Puisque dans Les Enfants du Temps, au bout du compte, c’est quand on a les pieds sur terre seulement qu’on continue de grandir ; alors on peut dĂ©passer l’ñge de ceux qui s’étaient envolĂ©s ; on devient Ă  son tour le plus grand de la bande et c’est Ă  nous de courir pour les autres dans le but de les faire rester, ou leur dire enfin qu’on les aime, l’esprit rendu clair et tranquille (un peu comme l’écrivait Bataille) comme de l’eau dans l’eau de la pluie. 

  • Dieu moins quelques dĂ©tails

    Sur Une Vie cachée (2019) de Terrence Malick

    Une Vie cachĂ©e est un film Ă  sujet. C’est mĂȘme, depuis Le Nouveau monde (2005) sans doute, le premier film Ă  sujet de Malick, c’est-Ă -dire relatant a priori un Ă©vĂ©nement prĂ©cis, qui plus est historique, d’oĂč grandissent une fiction, des personnages, une narration que l’on croyait jusqu’à ce jour dĂ©finitivement rejetĂ©s par les vagues Ă  l’ñme dĂ©risoires, mondains, et l’abstraction sentimentale et religieuse sur lesquels le rĂ©alisateur faisait le choix de s’attarder dans son travail le plus rĂ©cent. Prenant place en Autriche durant la Seconde Guerre mondiale et l’invasion du pays par l’Allemagne, et marquant en ce sens un changement de cap qui pourrait paraĂźtre important dans une filmographie dĂ©sormais affaiblie, dĂ©laissĂ©e par bon nombre de spectateurs et de critiques qui avaient pu, il y a quelques annĂ©es encore, soutenir le formalisme et l’imagerie biblique trĂšs pieuse assumĂ©s par The Tree of Life (2011), Une Vie cachĂ©e raconte l’histoire de Franz JĂ€gerstĂ€tter, mari aimant, pĂšre de famille et paysan qui refuse par conviction de prĂȘter allĂ©geance Ă  Hitler et de rejoindre l’armĂ©e allemande lorsqu’en Europe les combats s’accĂ©lĂšrent, que tombent les ordonnances et que s’accroĂźt la mobilisation totale des provinces de l’Empire. Rapidement isolĂ© dans un village oĂč la participation humaine et monĂ©taire Ă  la guerre en cours est largement soutenue, l’homme va devoir faire face au rejet progressif de sa communautĂ© avant de refuser officiellement de prendre les armes ; jugĂ© en traĂźtre Ă  sa patrie, il est fait prisonnier, emmenĂ© Ă  Berlin puis condamnĂ© Ă  mort tandis que sa femme en Autriche continue elle de travailler, attendant un retournement dans les choix dĂ©cisifs de son mari qui s’apprĂȘte Ă  la laisser seule et sacrifier sa vie Ă  la poursuite de ses idĂ©es – politiques certes, mais aussi religieuses Ă©videmment, puisque, Ă  tous ces faits d’armes historiques, il faut encore rajouter Dieu Ă  partir duquel, n’en dĂ©plaise Ă  ceux qui le savent dĂ©jĂ  et en ont marre, les choses sont toujours montrĂ©es chez Malick.

    Sous la forme d’une parabole, Une Vie cachĂ©e est ainsi le rĂ©cit d’une mise Ă  mort de soi couplĂ©e d’un abandon Ă  sa propre famille au nom d’une morale humaniste et chrĂ©tienne, sous le regard d’un Dieu omniprĂ©sent bien que restĂ© comme en retrait dans l’avancĂ©e de la grande tragĂ©die europĂ©enne, observateur des choix d’un homme dont la croyance est justement mise Ă  l’épreuve des forces de l’Histoire, de sa mort approchant et de la solitude terrible qu’il impose Ă  ses proches. L’histoire d’Une Vie cachĂ©e, en ce sens, c’est un peu le Livre de Job, mais transposĂ© dans une enclave germanique, montagnarde et majestueuse, riche d’un lyrisme et d’une innocence paysanne que le XXe siĂšcle industriel n’aurait pas encore remplacĂ©s ; et que l’image, toujours aussi lĂ©gĂšre, volubile et dĂ©monstrative de Malick, serait Ă  mĂȘme de nous montrer. Si bien que davantage que le nazisme, la guerre ou le patriotisme, c’est la foi, encore, qui intĂ©resse Malick. Une foi sans faille devant l’Histoire du cĂŽtĂ© du rĂ©cit du film, foi qui refuse de se soumettre aux ordres de l’Empire pour perpĂ©tuer, le temps d’un rĂ©cit Ă©lĂ©giaque fait de souvenirs, d’échanges de lettres et de derniĂšres priĂšres, un peu de morale catholique sur terre. Une foi sans faille devant l’Image du cĂŽtĂ© de la forme du film, comme un langage d’extase et de satisfaction face Ă  la beautĂ© enivrante du monde dont le travelling avant et la contre-plongĂ©e, parce qu’ils dĂ©signent cette action de la perception comme percĂ©e dans la danse des choses et dĂ©voilement des grandeurs sacrĂ©es du rĂ©el, sont le vocabulaire le plus utilisĂ©. À la question : que peut l’image ?, Malick, ici, ne semble jamais que rĂ©pondre : la grĂące, la grĂące. Un mĂȘme mot qui, en proposant la reconduite de cette vision unique, Ă©vince trĂšs vite chaque plan, chaque unitĂ© de narration de la marche globale du film. C’est en cela notamment qu’Une Vie cachĂ©e est un film qui, c’est embĂȘtant, ne nous raconte rien. 

    Pour bien comprendre cela, il faut imaginer qu’à partir du moment oĂč cette grĂące, dĂšs l’ouverture, s’inscrit comme volontĂ© une et indivisible de l’avancĂ©e du film, les plans d’Une Vie cachĂ©e, pris un Ă  un, ne cesseront pas de la soutenir comme une structure plus grande qui les dĂ©passe et qui leur prĂ©existe, comme une architecture du monde dont ils ne sont que les tĂ©moins et qui n’a donc pas besoin d’eux pour se construire ni pour s’organiser ; maintenus aux portes de la reprĂ©sentation comme devant le royaume de Dieu sur Terre, ces plans n’auront pas d’autre but qu’un travail de rassemblement des Ă©lĂ©ments Ă©pars du théùtre des VolontĂ©s, recherchant la synthĂšse, l’universel, dans les moindres dĂ©placements de la camĂ©ra. Que Franz et sa famille travaillent, qu’ils jouent, qu’ils pleurent ou se sĂ©parent, qu’ils se retrouvent follement Ă©mus ou bien que lui, dĂ©sormais seul, attende la prison puis la mort, il y a de la part de Malick une Ă©quivalence de traitement, un abandon total du travail de la mise en scĂšne au profit d’une poussĂ©e constante et aĂ©rienne opĂ©rĂ©e par la camĂ©ra, un point de vue de soutien qui accompagne et agrandit les beautĂ©s dĂ©signĂ©es comme telles du paysage, des ĂȘtres et des objets filmĂ©s. Et c’est certes une vision bĂ©ate et un peu pauvre de la beautĂ© que nous transmet ce cinĂ©ma, lorsque l’immensitĂ© de la montagne en arriĂšre-plan, la dĂ©coupe violente des crevasses, la rondeur massive des visages accentuĂ©e au grand angle et les reflets de la lumiĂšre sur les objets de bois sont les principaux attributs de cette apprĂ©hension rustique, monumentale et plutĂŽt volontaire du cadre de la vie des hommes ; or c’est une vision qui, au nom de la recherche d’une unitĂ© souveraine et organisatrice, dĂ©signe cette beautĂ© comme l’énoncĂ© privilĂ©giĂ© des plans, comme le travail toujours premier de l’action des images qui n’ont, pour exister, nĂ©cessitĂ© d’aucune altĂ©ritĂ©.

    En quelque sorte, oĂč rĂšgnent la mĂ©tonymie et la rĂ©vĂ©lation par le fragment il n’y a plus besoin d’addition, ni du moindre enchaĂźnement. Au point sans doute que la rĂ©duction de son attention sur les seules puissances de l’image, son formalisme, ait finalement poussĂ© Malick aussi loin qu’on le puisse du travail du montage et de la dialectique ; son monde, au fond, est ce monde d’évidence oĂč la comprĂ©hension ne sĂ©pare pas de la transcendance ni de l’acceptation totale et permanente des phĂ©nomĂšnes produits par le visible. La coupe, le point de montage, ne sont ici que des sauts dans l’image, ou bien les sauts d’une mĂȘme image dans l’exercice de sa pure et simple continuation ; et l’on comprend bien vite que l’idĂ©e entĂȘtĂ©e d’Une Vie cachĂ©e, sa recherche constante de la grĂące, ait fini dĂšs les premiers plans de se dĂ©poser sur le film pour lui dĂ©cider son avenir et lui enlever la possibilitĂ© d’une vĂ©ritable narration, d’une avancĂ©e de la fiction par agencement des plans, regroupement des images. Malick est un auteur qui a su refuser au plus haut point le dialogue avec la matiĂšre afin de faire du monologue la forme privilĂ©giĂ©e de son cinĂ©ma ; c’est pourquoi il est un moment, c’est bien normal, oĂč Ă  force de parler tout seul, Malick ne dit rien pour personne. L’absence de vĂ©ritables coupes, de trous dans la parole (ou de manques dans le programme) comme des instants de pause destinĂ©s Ă  ceux qui regardent, fait de son dernier film un objet sans adresse qui n’a pas besoin de nous pour ĂȘtre lu ni exister. Le b.a.-ba du dialogue avec le public Ă©tant ici rompu, Une Vie cachĂ©e construit une parole prophĂ©tique en bonds gracieux au bout desquels, heureuse comme une perdue dans son brillant palais des glaces, elle ne peut rejoindre qu’elle-mĂȘme. Si bien que l’on se trouve comme dĂ©gagĂ©, mis en retrait, et au bout d’un moment absent devant le travail Ă©tonnant d’un maniĂ©risme sans matiĂšre oĂč le monde et l’histoire ont enfin disparus, derriĂšre les seuls choix de la forme et les puissances d’une parole reine et plus que jamais solitaire.

    Pourtant, il y a une chose Ă©trangement fonctionnelle dans cet air d’auteur convaincu qui passe tranquillement Ă  la moulinette toutes les forces indĂ©terminĂ©es et rĂ©appropriables – par le montage, le spectateur – des images de son film, et qui est due, je crois, au sujet d’Une Vie cachĂ©e. Car en revenant sur le papier Ă  un rĂ©cit historique et dĂ©terminĂ© – la conquĂȘte sociale et morale de l’idĂ©ologie nazie durant la Seconde Guerre mondiale –, rĂ©cit qui pour le coup n’avait pas eu besoin de lui pour dĂ©jĂ  exister, Malick se dote d’un scĂ©nario qui, de son propre cĂŽtĂ© Ă©galement, peut toujours avancer sans lui ni l’aide d’aucune image. Autrement dit, c’est aussi parce que de ce sujet le film peut faire le choix de ne rien traiter sans entraver pourtant Ă  la comprĂ©hension gĂ©nĂ©rale du rĂ©cit, c’est aussi parce que de ce sujet nous savons dĂ©jĂ  tout, ou du moins tout ce qu’un auteur comme Malick peut en retirer d’archĂ©types – et en effet, il y aura bien quelques nazis et quelques rĂ©sistants, des actes de collaboration autant que de bravoure, des visages marquĂ©s par la haine aussi bien que par le courage et l’amitiĂ© – que ce dernier, effectivement, peut dĂ©cider de ne rien construire sans briser le contrat tacite d’explications et d’évĂ©nements qu’il tĂąche de renouer cette fois-ci avec le public de son film. Malick a ceci de moderne qu’il est, et sans doute sans cynisme, un rĂ©alisateur de films autant qu’un grand communicant ; faire Une Vie cachĂ©e, pour lui, c’est aussi rĂ©ussir Ă  prĂ©-vendre un programme d’Histoire tout en rĂ©pĂ©tant le mĂȘme mot – la grĂące, la grĂące – qui ne trompera personne mais contentera tout le monde, ceux qui veulent des costumes nazis et ceux, comme lui, pour qui les grands rĂ©cits n’existent que du point de vue de ceux qui sont encore en mesure de les dire, Ă  la maniĂšre de dons qui se font passer pour trĂšs beau mais jamais sans crainte ni partage.

    Et certes, cela ne peut pas nous suffire. Mais au moins ce cinĂ©ma-lĂ  a-t-il gagnĂ©, du haut de sa tour de Babel, une vraie libertĂ© qui lui permet, mĂȘme assez rapidement, de faire une boucle avec lui-mĂȘme pour se dĂ©cider son histoire. Car par ce choix de ne plus rien raconter sinon ce qu’il trouve dans et par la Bible, Malick semble faire dĂ©buter son dernier film avec en tĂȘte une conviction trĂšs forte sur ce que ses images sont capables de produire en tant qu’elles sont et restent des images ; et il y a dans Une Vie cachĂ©e un attachement trĂšs fort Ă  la tautologie, comme si, en n’accumulant rien, en-deçà de leur grĂące, les images de son film finalement ne renvoyaient plus qu’à ce qu’elles dĂ©signent sans passer par l’étape, si pĂ©nible pour Malick, de leur figuration. Le visage de la haine n’appartenant plus Ă  l’Histoire, il n’appartient Ă©galement Ă  personne, il n’est ici plus que le visage rendu nu, dĂ©nudĂ© de la haine. C’est bien pour cette raison que Malick, on le sait, refera toujours le mĂȘme film, fait de simples mots de vocabulaire qu’il a prĂ©levĂ©s dans son grand livre ; mais c’est aussi pourquoi, faute de faire des films importants, il est devenu cet auteur qui nous ramĂšne au temps mythique et fantasmĂ© oĂč les images, peut-ĂȘtre, Ă©taient toutes sans ambiguĂŻtĂ©, comme des paroles naissant directement de l’Ɠil d’un Dieu vaniteux et lointain. Et d’une certaine maniĂšre, c’est le rĂȘve abouti d’un cinĂ©ma comme communication transparente et parfaite ; une communication, seulement, qui n’aurait plus rien Ă  nous dire, sinon le droit d’ĂȘtre beau et de cultiver la terre.

  • La reprise du travail aux cours de J.-G.P.

    Sur Nos défaites (2019) de Jean-Gabriel Périot

    RĂ©alisĂ© au sein du lycĂ©e Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine durant l’Ă©tĂ© 2018, Nos dĂ©faites, dernier film de Jean-Gabriel PĂ©riot, marque d’emblĂ©e par son dispositif sommaire. Peu de mouvements ici, pas l’ombre d’une mise en scĂšne, mais la rĂ©pĂ©tition d’une mĂȘme formule sur laquelle, peu Ă  peu, vient se construire le film : faire jouer Ă  une classe de premiĂšre des scĂšnes fameuses et importantes du cinĂ©ma dit « militant » – de La Chinoise (Godard, 1967) Ă  La Reprise du travail aux usines Wonder (Bonneau, Estiez, Willemont, 1968), de La Salamandre (Tanner, 1970) Ă  Avec le sang des autres (groupe Medvedkine de Sochaux, 1974) –, pour ensuite questionner ces mĂȘmes Ă©lĂšves sur le contenu de ce corpus jouĂ© et leur poser, sortis qu’ils sont du jeu, frontalement ces questions : mais qu’est-ce qu’un syndicat ? qu’est-ce qu’un rĂ©gime capitaliste ? qu’est-ce que le marxisme-lĂ©ninisme ? et pourquoi la rĂ©volution ? etc. Questions terribles car questions difficiles pour ces jeunes lycĂ©ens qui, nous le comprenons vite, n’ont avec ce vocabulaire aucune attache, ne portent sur ces grands mots aucun savoir, et n’entretiennent avec le politique en gĂ©nĂ©ral et l’action militante en particulier dĂ©cidĂ©ment aucune histoire. Questions certes difficiles et d’autant plus terribles que le manque de discours qu’elles conditionnent chez les Ă©lĂšves – hĂ©bĂ©tement, ignorance et phrases creuses – tranche furieusement avec les parties jouĂ©es oĂč ces mĂȘmes lycĂ©ens excellent, oĂč ces mauvais Ă©lĂšves Ă©tonnent par leur force et leur Ă©loquence : sur scĂšne ils sont d’une aisance folle mais dans la classe, face au tableau, accusent une faiblesse de parole. De cette maniĂšre le film dĂ©bute puis se poursuit, relatant cette histoire finalement triste, mais plutĂŽt astucieuse, d’un cinĂ©aste devenu professeur – professeur lĂ  encore sommaire, un professeur uniquement questionneur, ou professeur Ă©valuateur, non pas tant pĂ©dagogue que seulement examinateur –, puisqu’en filmant son premier cours (catastrophique) de politique, J.-G. P. laisse Ă  ses Ă©lĂšves, fuyant la classe et les questions pour jouer dans les couloirs, le soin, eux-mĂȘmes, de produire des images. Et sans doute est-ce miraculeux (car ces Ă©lĂšves, rĂ©pĂ©tons-le, dans le jeu sont trĂšs bons), mais reste tout de mĂȘme insuffisant, quand des images demeurĂ©es seules (et mĂȘme les images les plus belles) ne suffisent pas Ă  faire un film.

    De fait, ces belles images, encore faudrait-il bien les voir, et encore faut-il les monter, construire avec elles un rĂ©cit, ce que seul J.-G. P. peut faire lui qui comprend et qui voit seul l’histoire dans laquelle elles s’inscrivent. Lui qui comprend et constate seul le vide pratique et thĂ©orique dans lequel, plus profondĂ©ment, l’ensemble de ces Ă©lĂšves s’inscrivent. On pourrait le lui reprocher et l’accuser de mĂ©chancetĂ© dans son montage dur et systĂ©matique qui reprend chaque fois les scĂšnes jouĂ©es pour en dĂ©gager des questions, souligner le manque de rĂ©ponse puis revenir sur une autre scĂšne pour se saisir d’un autre mot et poser une autre question (etc.). Mais ce serait alors mal comprendre que si Nos dĂ©faites se rĂ©pĂšte, c’est qu’il ne fait que dĂ©couvrir et bute sur cette chose Ă©tonnante : Ă  ces Ă©lĂšves, dĂ©cidĂ©ment, sur le plan politique nous n’avions rien appris, rien transmis, Ă  ces Ă©lĂšves nous n’avons rien passĂ©. Ce qui reste tout de mĂȘme problĂ©matique du point de vue d’abord du lycĂ©e au sein duquel ils sont filmĂ©s, du point du vue de leurs professeurs qui de ça n’ont donc pas parlĂ©. Et l’on devine comme une mĂ©fiance fondamentale, une impolitesse forcenĂ©e de la part de J.-G. P. qui se refuse Ă  filmer le lycĂ©e, qui se refuse Ă  intĂ©grer les professeurs (qui pourtant l’avaient invitĂ©) dans le dispositif du film. C’est que ces Ă©lĂšves de premiĂšre, qui quitteront bientĂŽt le secondaire pour entrer enfin dans le monde – entrer dans les Ă©tudes ou entrer dans « la vie active » –, s’apprĂȘtent Ă  faire ce pas parfaitement dĂ©sarmĂ©s, sans visions et sans certitudes, sont proches de quitter leur Ă©cole aussi seuls qu’ils l’avaient Ă©tĂ© : avec, sur le plan idĂ©ologique, pas la moindre communautĂ©. Les luttes des annĂ©es 1960 et 1970 leurs sont parfaitement Ă©trangĂšres, le fil de leur histoire sociale leur a Ă©tĂ© coupĂ©, la « bourgeoisie » qui est leur rĂȘve – rĂȘve de richesse et de santĂ© – aura bien fini par gagner. Clap de fin ? Oui et non (ou plutĂŽt non et oui).

    1. Non parce qu’Ă  la toute fin du film un Ă©vĂ©nement inattendu relance la machine politique. J.-G. P. revient en hiver, au moment mĂȘme oĂč, par miracle encore, les Ă©lĂšves se sont mis en grĂšve pour dĂ©fendre six de leurs collĂšgues qui, Ă  la suite d’un tag anti-Macron et 36 heures de garde Ă  vue, ont encore sur le dos une plainte de la part du lycĂ©e. Ce que les membres du groupe d’acteurs ne peuvent alors pas accepter, tout Ă©tonnĂ©s qu’ils sont d’apprendre que, si eux s’estiment trop jeunes pour se penser en politique, la direction du lycĂ©e, elle, les voit pourtant bien assez grands pour les mettre en prison et les emmener au tribunal. Alors “il y a blocus”, et puis surtout prise de conscience, de la part des Ă©lĂšves, que le regard portĂ© sur eux qui vient dĂ©sormais d’Ă©voluer les pousse Ă  se penser comme corps de pensĂ©e et d’action.

    2. Mais oui aussi, dans la mesure oĂč l’on sent bien que rien, dans les images prĂ©cĂ©demment jouĂ©es, n’a pu ĂȘtre gardĂ©, qu’aucun savoir ne s’est vu conservĂ©, accumulĂ©, repris en dehors de la scĂšne. Que leur rencontre avec le politique recommence de zĂ©ro, sans les images des anciennes luttes pour les accompagner, leur permettre ne serait-ce que de gagner du temps et reprendre le discours lĂ -oĂč les images prĂ©cĂ©dentes avaient pu le laisser. Comme si le tĂȘte-Ă -tĂȘte, la mĂȘme annĂ©e, des images du groupe Medvedkine (ou de Godard, ou de Willemont, etc.) et de l’injustice du lycĂ©e n’Ă©tait que pure coĂŻncidence, hasard bienheureux pour un film qui ne sort qu’avec chance du no man’s land politique au sein duquel il pataugeait. Or peut-on se suffire d’évĂ©nements et de luttes aussi pauvres en mĂ©moire ? Sans doute pas. Et c’est ce que constate J.-G. P., encore seul face Ă  ses Ă©lĂšves qui savent trop bien faire des images, encore seul face Ă  ses Ă©lĂšves qui ne savent toujours pas les lire (et ainsi les faire remonter). Mais pour ce faire, on comprend dĂ©sormais qu’il leur fallait un cinĂ©aste bien davantage qu’un professeur.

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