Auteur/autrice : Simon Pageau

  • La vie sans parapluie

    Sur Les Enfants du Temps (2020) de Makoto Shinkai

    Si Les Enfants du Temps est un film gris, c’est qu’il raconte l’histoire d’un monde – et ce monde est Tokyo – où la pluie, désormais, n’arrête plus de tomber. Depuis maintenant des mois, le cours du temps s’est détraqué au point que le soleil n’apparaisse plus, caché derrière des nuages immenses (ce sont des cumulonimbus) qui ne s’amenuisent pas et stagnent au-dessus de la ville. Et au point surtout que l’eau monte, petit à petit mais d’une manière inarrêtable, inondant les rues, les maisons, et dérangeant le passage des saisons. Le climat certes s’est déréglé ; en plus de pleuvoir toute l’année, il neige également en été ; et le film maintiendra sa course dans des jours sans soleil, dans une nuit sans lune devenue grise et permanente qui ne finit pas d’avancer. Au point que Les Enfants du Temps, comprenons-le, soit une vraie tragédie. Son gris n’est pas une faute de goût mais un gris de nécessité, qui dit que si le cours du temps à présent est cassé, il est finalement de grands risques que nous ne puissions le réparer. Le monde s’est mis à pleuvoir ; cette pluie nouvelle, il faudra l’accepter.

    Shinkai, toutefois, ne nous parle pas ici en métaphore, et Les Enfants du Temps n’est pas un film écologiste. Sur la fameuse question du dérèglement climatique, le film, d’ailleurs, serait plutôt du genre sceptique. Sans doute, dit-il, peut-il y avoir de grands changements, mais ceux-ci certainement ne sont pas de notre fait, encore moins de notre ressort, et quelques-uns de nos ancêtres pourraient également nous parler des histoires des époques passées où des choses similaires avaient déjà pu se produire ; les océans, le ciel et les terres immergées partagent depuis toujours des relations qui nous échappent, ont des zones de frictions que nous ne pouvons pas intégrer, sinon dans des rapports qui ne peuvent qu’être spirituels et rester impensés. Une légende raconte même qu’en des situations pareilles, la seule solution qui existe pour rétablir l’équilibre des choses serait d’avoir recours à des prêtres du temps – des prêtres qui sont souvent des enfants, et partageraient avec les éléments de rapports fabuleux d’intimité qui leurs permettraient notamment un contrôle de la pluie. Du moins jusqu’au jour terrifiant où le temps se dégrade encore, approche un point de non-retour, et où ces enfants jusque-là élus doivent être rendus au monde dont ils pouvaient connaître les secrets les plus graves, afin d’être sacrifiés en échange d’un renvoi des choses à la normalité. Et si cet échange n’a pas lieu, on devine que le monde, en attendant la catastrophe, de plus en plus deviendra gris.

    Mais Les Enfants du Temps, pour l’heure, se passe avant la catastrophe, et si son monde est gris il n’en reste pas moins qu’il demeure habitable pour les quelques enfants – une prêtresse du temps mais pas que – qui eux ont décidé de vivre malgré la pluie qui se propage. Leur problème, à vrai dire, n’est pas vraiment le changement de temps ; c’est davantage de se mouvoir dans un monde sans adultes, c’est-à-dire enlevé au regard d’une société de contrôle organisée par les adultes qui les empêche de travailler et de subsister seuls, quand bien même leurs parents ne sont plus là ou qu’ils ont choisi de les fuir. C’est, depuis Your Name (2016) du moins, la dialectique minimale de Shinkai : la lutte des enfants contre leurs parents est la seule vraie confrontation qui fait l’avancement du récit, lorsque, ces derniers devenus aveugles, amoindris par leurs habitudes ne sont plus capables de comprendre les urgences de leur temps ; urgences mises en lumière par l’arrivée d’une catastrophe que seuls les enfants voient et savent, et qui exige une présence nouvelle d’amitié, puisque le pire de cette société-là est également qu’elle ne voit pas, ou ne sait plus entendre, la tragédie qui vient en même temps que les drames qui se produisent déjà à la lumière de ses propres fenêtres. Si bien que quand le patron d’un bar d’escort girl en vient, tout balbutiant, à avouer à deux inspecteurs que non, vraiment, il ne se doutait pas « qu’elle n’était pas majeure », ces derniers après tout s’en moquent car ce qu’ils veulent à ce moment ce n’est pas une fille maltraitée, mais ce garçon, là-bas, que l’on distingue à peine sur la photo, et qui a l’air d’avoir une arme – c’est illégal – avec laquelle il se défend et empêche son amie de vendre son corps pour de l’argent. Or comme le premier misérable ne sait pas qui est ce garçon, les autres n’ont qu’à souffler un coup avant de s’en aller, déçus, vers ce ciel qui s’écroule, remettant leurs beaux parapluies pour se défendre de leur propre misère qui tombe et envahit le monde.

    Ici, le problème des adultes (et il est bien connu) c’est qu’ils manquent tellement de souplesse qu’ils ne sont plus à même de pivoter, se retourner, qu’ils ont désappris à comprendre et à recevoir comme des faits tous les imprévus qu’ils rencontrent et n’avaient pas été pensés dans l’engagement (moral, professionnel) qu’ils ont passé pour la continuation de leur vieille société. Tandis que la force des enfants c’est qu’ils n’ont, eux, pris l’habitude de rien, qu’ils n’ont signé aucun accord, qu’ils construisent encore tout et ne cessent pas d’apprendre. C’est qu’ils ont pris conscience que le monde étant ébranlé, l’avenir devenant moins sûr, il leur faudrait quoiqu’ils en pensent accepter les changements du temps et prendre le parti de sa nouvelle mobilité ; et qu’il leur faudrait, pourquoi pas, devenir aussi rapide et fluide que de la pluie si c’est ça que le monde devenait. Et c’est là finalement la seule écologie possible dans le monde de Shinkai : non pas tant arrêter le temps qu’avancer dans sa roue, faire avec ce qu’il propose et parfois même le devancer ; non pas vouloir gagner du temps (c’est-à-dire rétropédaler) mais plutôt gagner sur le temps pour se servir de son élan. Les Enfants du temps, dès l’abord, est un film qui nous rappelle combien le cinéma a à voir avec la vitesse ; ses accélérations soudaines dans les gestes des personnages, ses séquences de « montage » qui font se propulser l’histoire et l’étonnante simplicité avec laquelle on s’y échappe de chez les flics ne sont pas des facilités, des oublis ou des négligences, mais le rythme d’un monde qui fonctionne et se déroule aussi vite qu’il le peut pour faire grandir un à un ses enfants.

    Car plus encore que de permettre une progression inédite des espaces, une traversée aberrante du récit, la vitesse des Enfants du Temps est une vitesse de déplacement qui se propage dans le mouvement vital des personnages ; et « gagner sur le temps », ici, ce sera enfin décider de quitter son âge précédent au plus vite, non pas pour devenir adulte mais pour accumuler de l’expérience et prendre enfin sur soi ce que les adultes, de toute façon, ont depuis bien longtemps abandonné pour tous. De sorte que le film de Shinkai soit aussi : 1) l’histoire d’un jeune garçon qui accumule les « premières fois » (premier rendez-vous chez une fille, première déclaration d’amour) à la vitesse d’un monde qui gonfle, parce qu’il faut à son tour qu’il aime pour que d’autres plus vieux se rappellent à quel point ça pouvait compter que de la voir encore une fois, quand bien même le bon sens du monde part à vau-l’eau et qu’il faille, pour ce faire, risquer de tomber sur la Terre depuis le sommet des nuages ; 2) l’histoire d’une jeune fille qui, pour pouvoir faire des choix, prendre des responsabilités, choisit de mentir sur son âge et passer pour l’aînée du groupe, au point de prendre la décision de rendre son âme à la pluie afin de protéger les autres. Or ce qu’elle n’avait pas compris, c’est que le jeune garçon allait lui tellement vite qu’à peine serait-t-elle perdue là-haut qu’il réapparaîtrait déjà, remonté de la terre au ciel afin de venir la chercher. Puisque dans Les Enfants du Temps, au bout du compte, c’est quand on a les pieds sur terre seulement qu’on continue de grandir ; alors on peut dépasser l’âge de ceux qui s’étaient envolés ; on devient à son tour le plus grand de la bande et c’est à nous de courir pour les autres dans le but de les faire rester, ou leur dire enfin qu’on les aime, l’esprit rendu clair et tranquille (un peu comme l’écrivait Bataille) comme de l’eau dans l’eau de la pluie. 

  • Dieu moins quelques détails

    Sur Une Vie cachée (2019) de Terrence Malick

    Une Vie cachée est un film à sujet. C’est même, depuis Le Nouveau monde (2005) sans doute, le premier film à sujet de Malick, c’est-à-dire relatant a priori un événement précis, qui plus est historique, d’où grandissent une fiction, des personnages, une narration que l’on croyait jusqu’à ce jour définitivement rejetés par les vagues à l’âme dérisoires, mondains, et l’abstraction sentimentale et religieuse sur lesquels le réalisateur faisait le choix de s’attarder dans son travail le plus récent. Prenant place en Autriche durant la Seconde Guerre mondiale et l’invasion du pays par l’Allemagne, et marquant en ce sens un changement de cap qui pourrait paraître important dans une filmographie désormais affaiblie, délaissée par bon nombre de spectateurs et de critiques qui avaient pu, il y a quelques années encore, soutenir le formalisme et l’imagerie biblique très pieuse assumés par The Tree of Life (2011), Une Vie cachée raconte l’histoire de Franz Jägerstätter, mari aimant, père de famille et paysan qui refuse par conviction de prêter allégeance à Hitler et de rejoindre l’armée allemande lorsqu’en Europe les combats s’accélèrent, que tombent les ordonnances et que s’accroît la mobilisation totale des provinces de l’Empire. Rapidement isolé dans un village où la participation humaine et monétaire à la guerre en cours est largement soutenue, l’homme va devoir faire face au rejet progressif de sa communauté avant de refuser officiellement de prendre les armes ; jugé en traître à sa patrie, il est fait prisonnier, emmené à Berlin puis condamné à mort tandis que sa femme en Autriche continue elle de travailler, attendant un retournement dans les choix décisifs de son mari qui s’apprête à la laisser seule et sacrifier sa vie à la poursuite de ses idées – politiques certes, mais aussi religieuses évidemment, puisque, à tous ces faits d’armes historiques, il faut encore rajouter Dieu à partir duquel, n’en déplaise à ceux qui le savent déjà et en ont marre, les choses sont toujours montrées chez Malick.

    Sous la forme d’une parabole, Une Vie cachée est ainsi le récit d’une mise à mort de soi couplée d’un abandon à sa propre famille au nom d’une morale humaniste et chrétienne, sous le regard d’un Dieu omniprésent bien que resté comme en retrait dans l’avancée de la grande tragédie européenne, observateur des choix d’un homme dont la croyance est justement mise à l’épreuve des forces de l’Histoire, de sa mort approchant et de la solitude terrible qu’il impose à ses proches. L’histoire d’Une Vie cachée, en ce sens, c’est un peu le Livre de Job, mais transposé dans une enclave germanique, montagnarde et majestueuse, riche d’un lyrisme et d’une innocence paysanne que le XXe siècle industriel n’aurait pas encore remplacés ; et que l’image, toujours aussi légère, volubile et démonstrative de Malick, serait à même de nous montrer. Si bien que davantage que le nazisme, la guerre ou le patriotisme, c’est la foi, encore, qui intéresse Malick. Une foi sans faille devant l’Histoire du côté du récit du film, foi qui refuse de se soumettre aux ordres de l’Empire pour perpétuer, le temps d’un récit élégiaque fait de souvenirs, d’échanges de lettres et de dernières prières, un peu de morale catholique sur terre. Une foi sans faille devant l’Image du côté de la forme du film, comme un langage d’extase et de satisfaction face à la beauté enivrante du monde dont le travelling avant et la contre-plongée, parce qu’ils désignent cette action de la perception comme percée dans la danse des choses et dévoilement des grandeurs sacrées du réel, sont le vocabulaire le plus utilisé. À la question : que peut l’image ?, Malick, ici, ne semble jamais que répondre : la grâce, la grâce. Un même mot qui, en proposant la reconduite de cette vision unique, évince très vite chaque plan, chaque unité de narration de la marche globale du film. C’est en cela notamment qu’Une Vie cachée est un film qui, c’est embêtant, ne nous raconte rien. 

    Pour bien comprendre cela, il faut imaginer qu’à partir du moment où cette grâce, dès l’ouverture, s’inscrit comme volonté une et indivisible de l’avancée du film, les plans d’Une Vie cachée, pris un à un, ne cesseront pas de la soutenir comme une structure plus grande qui les dépasse et qui leur préexiste, comme une architecture du monde dont ils ne sont que les témoins et qui n’a donc pas besoin d’eux pour se construire ni pour s’organiser ; maintenus aux portes de la représentation comme devant le royaume de Dieu sur Terre, ces plans n’auront pas d’autre but qu’un travail de rassemblement des éléments épars du théâtre des Volontés, recherchant la synthèse, l’universel, dans les moindres déplacements de la caméra. Que Franz et sa famille travaillent, qu’ils jouent, qu’ils pleurent ou se séparent, qu’ils se retrouvent follement émus ou bien que lui, désormais seul, attende la prison puis la mort, il y a de la part de Malick une équivalence de traitement, un abandon total du travail de la mise en scène au profit d’une poussée constante et aérienne opérée par la caméra, un point de vue de soutien qui accompagne et agrandit les beautés désignées comme telles du paysage, des êtres et des objets filmés. Et c’est certes une vision béate et un peu pauvre de la beauté que nous transmet ce cinéma, lorsque l’immensité de la montagne en arrière-plan, la découpe violente des crevasses, la rondeur massive des visages accentuée au grand angle et les reflets de la lumière sur les objets de bois sont les principaux attributs de cette appréhension rustique, monumentale et plutôt volontaire du cadre de la vie des hommes ; or c’est une vision qui, au nom de la recherche d’une unité souveraine et organisatrice, désigne cette beauté comme l’énoncé privilégié des plans, comme le travail toujours premier de l’action des images qui n’ont, pour exister, nécessité d’aucune altérité.

    En quelque sorte, où règnent la métonymie et la révélation par le fragment il n’y a plus besoin d’addition, ni du moindre enchaînement. Au point sans doute que la réduction de son attention sur les seules puissances de l’image, son formalisme, ait finalement poussé Malick aussi loin qu’on le puisse du travail du montage et de la dialectique ; son monde, au fond, est ce monde d’évidence où la compréhension ne sépare pas de la transcendance ni de l’acceptation totale et permanente des phénomènes produits par le visible. La coupe, le point de montage, ne sont ici que des sauts dans l’image, ou bien les sauts d’une même image dans l’exercice de sa pure et simple continuation ; et l’on comprend bien vite que l’idée entêtée d’Une Vie cachée, sa recherche constante de la grâce, ait fini dès les premiers plans de se déposer sur le film pour lui décider son avenir et lui enlever la possibilité d’une véritable narration, d’une avancée de la fiction par agencement des plans, regroupement des images. Malick est un auteur qui a su refuser au plus haut point le dialogue avec la matière afin de faire du monologue la forme privilégiée de son cinéma ; c’est pourquoi il est un moment, c’est bien normal, où à force de parler tout seul, Malick ne dit rien pour personne. L’absence de véritables coupes, de trous dans la parole (ou de manques dans le programme) comme des instants de pause destinés à ceux qui regardent, fait de son dernier film un objet sans adresse qui n’a pas besoin de nous pour être lu ni exister. Le b.a.-ba du dialogue avec le public étant ici rompu, Une Vie cachée construit une parole prophétique en bonds gracieux au bout desquels, heureuse comme une perdue dans son brillant palais des glaces, elle ne peut rejoindre qu’elle-même. Si bien que l’on se trouve comme dégagé, mis en retrait, et au bout d’un moment absent devant le travail étonnant d’un maniérisme sans matière où le monde et l’histoire ont enfin disparus, derrière les seuls choix de la forme et les puissances d’une parole reine et plus que jamais solitaire.

    Pourtant, il y a une chose étrangement fonctionnelle dans cet air d’auteur convaincu qui passe tranquillement à la moulinette toutes les forces indéterminées et réappropriables – par le montage, le spectateur – des images de son film, et qui est due, je crois, au sujet d’Une Vie cachée. Car en revenant sur le papier à un récit historique et déterminé – la conquête sociale et morale de l’idéologie nazie durant la Seconde Guerre mondiale –, récit qui pour le coup n’avait pas eu besoin de lui pour déjà exister, Malick se dote d’un scénario qui, de son propre côté également, peut toujours avancer sans lui ni l’aide d’aucune image. Autrement dit, c’est aussi parce que de ce sujet le film peut faire le choix de ne rien traiter sans entraver pourtant à la compréhension générale du récit, c’est aussi parce que de ce sujet nous savons déjà tout, ou du moins tout ce qu’un auteur comme Malick peut en retirer d’archétypes – et en effet, il y aura bien quelques nazis et quelques résistants, des actes de collaboration autant que de bravoure, des visages marqués par la haine aussi bien que par le courage et l’amitié – que ce dernier, effectivement, peut décider de ne rien construire sans briser le contrat tacite d’explications et d’événements qu’il tâche de renouer cette fois-ci avec le public de son film. Malick a ceci de moderne qu’il est, et sans doute sans cynisme, un réalisateur de films autant qu’un grand communicant ; faire Une Vie cachée, pour lui, c’est aussi réussir à pré-vendre un programme d’Histoire tout en répétant le même mot – la grâce, la grâce – qui ne trompera personne mais contentera tout le monde, ceux qui veulent des costumes nazis et ceux, comme lui, pour qui les grands récits n’existent que du point de vue de ceux qui sont encore en mesure de les dire, à la manière de dons qui se font passer pour très beau mais jamais sans crainte ni partage.

    Et certes, cela ne peut pas nous suffire. Mais au moins ce cinéma-là a-t-il gagné, du haut de sa tour de Babel, une vraie liberté qui lui permet, même assez rapidement, de faire une boucle avec lui-même pour se décider son histoire. Car par ce choix de ne plus rien raconter sinon ce qu’il trouve dans et par la Bible, Malick semble faire débuter son dernier film avec en tête une conviction très forte sur ce que ses images sont capables de produire en tant qu’elles sont et restent des images ; et il y a dans Une Vie cachée un attachement très fort à la tautologie, comme si, en n’accumulant rien, en-deçà de leur grâce, les images de son film finalement ne renvoyaient plus qu’à ce qu’elles désignent sans passer par l’étape, si pénible pour Malick, de leur figuration. Le visage de la haine n’appartenant plus à l’Histoire, il n’appartient également à personne, il n’est ici plus que le visage rendu nu, dénudé de la haine. C’est bien pour cette raison que Malick, on le sait, refera toujours le même film, fait de simples mots de vocabulaire qu’il a prélevés dans son grand livre ; mais c’est aussi pourquoi, faute de faire des films importants, il est devenu cet auteur qui nous ramène au temps mythique et fantasmé où les images, peut-être, étaient toutes sans ambiguïté, comme des paroles naissant directement de l’œil d’un Dieu vaniteux et lointain. Et d’une certaine manière, c’est le rêve abouti d’un cinéma comme communication transparente et parfaite ; une communication, seulement, qui n’aurait plus rien à nous dire, sinon le droit d’être beau et de cultiver la terre.

  • La reprise du travail aux cours de J.-G.P.

    Sur Nos défaites (2019) de Jean-Gabriel Périot

    Réalisé au sein du lycée Romain-Rolland d’Ivry-sur-Seine durant l’été 2018, Nos défaites, dernier film de Jean-Gabriel Périot, marque d’emblée par son dispositif sommaire. Peu de mouvements ici, pas l’ombre d’une mise en scène, mais la répétition d’une même formule sur laquelle, peu à peu, vient se construire le film : faire jouer à une classe de première des scènes fameuses et importantes du cinéma dit « militant » – de La Chinoise (Godard, 1967) à La Reprise du travail aux usines Wonder (Bonneau, Estiez, Willemont, 1968), de La Salamandre (Tanner, 1970) à Avec le sang des autres (groupe Medvedkine de Sochaux, 1974) –, pour ensuite questionner ces mêmes élèves sur le contenu de ce corpus joué et leur poser, sortis qu’ils sont du jeu, frontalement ces questions : mais qu’est-ce qu’un syndicat ? qu’est-ce qu’un régime capitaliste ? qu’est-ce que le marxisme-léninisme ? et pourquoi la révolution ? etc. Questions terribles car questions difficiles pour ces jeunes lycéens qui, nous le comprenons vite, n’ont avec ce vocabulaire aucune attache, ne portent sur ces grands mots aucun savoir, et n’entretiennent avec le politique en général et l’action militante en particulier décidément aucune histoire. Questions certes difficiles et d’autant plus terribles que le manque de discours qu’elles conditionnent chez les élèves – hébétement, ignorance et phrases creuses – tranche furieusement avec les parties jouées où ces mêmes lycéens excellent, où ces mauvais élèves étonnent par leur force et leur éloquence : sur scène ils sont d’une aisance folle mais dans la classe, face au tableau, accusent une faiblesse de parole. De cette manière le film débute puis se poursuit, relatant cette histoire finalement triste, mais plutôt astucieuse, d’un cinéaste devenu professeur – professeur là encore sommaire, un professeur uniquement questionneur, ou professeur évaluateur, non pas tant pédagogue que seulement examinateur –, puisqu’en filmant son premier cours (catastrophique) de politique, J.-G. P. laisse à ses élèves, fuyant la classe et les questions pour jouer dans les couloirs, le soin, eux-mêmes, de produire des images. Et sans doute est-ce miraculeux (car ces élèves, répétons-le, dans le jeu sont très bons), mais reste tout de même insuffisant, quand des images demeurées seules (et même les images les plus belles) ne suffisent pas à faire un film.

    De fait, ces belles images, encore faudrait-il bien les voir, et encore faut-il les monter, construire avec elles un récit, ce que seul J.-G. P. peut faire lui qui comprend et qui voit seul l’histoire dans laquelle elles s’inscrivent. Lui qui comprend et constate seul le vide pratique et théorique dans lequel, plus profondément, l’ensemble de ces élèves s’inscrivent. On pourrait le lui reprocher et l’accuser de méchanceté dans son montage dur et systématique qui reprend chaque fois les scènes jouées pour en dégager des questions, souligner le manque de réponse puis revenir sur une autre scène pour se saisir d’un autre mot et poser une autre question (etc.). Mais ce serait alors mal comprendre que si Nos défaites se répète, c’est qu’il ne fait que découvrir et bute sur cette chose étonnante : à ces élèves, décidément, sur le plan politique nous n’avions rien appris, rien transmis, à ces élèves nous n’avons rien passé. Ce qui reste tout de même problématique du point de vue d’abord du lycée au sein duquel ils sont filmés, du point du vue de leurs professeurs qui de ça n’ont donc pas parlé. Et l’on devine comme une méfiance fondamentale, une impolitesse forcenée de la part de J.-G. P. qui se refuse à filmer le lycée, qui se refuse à intégrer les professeurs (qui pourtant l’avaient invité) dans le dispositif du film. C’est que ces élèves de première, qui quitteront bientôt le secondaire pour entrer enfin dans le monde – entrer dans les études ou entrer dans « la vie active » –, s’apprêtent à faire ce pas parfaitement désarmés, sans visions et sans certitudes, sont proches de quitter leur école aussi seuls qu’ils l’avaient été : avec, sur le plan idéologique, pas la moindre communauté. Les luttes des années 1960 et 1970 leurs sont parfaitement étrangères, le fil de leur histoire sociale leur a été coupé, la « bourgeoisie » qui est leur rêve – rêve de richesse et de santé – aura bien fini par gagner. Clap de fin ? Oui et non (ou plutôt non et oui).

    1. Non parce qu’à la toute fin du film un événement inattendu relance la machine politique. J.-G. P. revient en hiver, au moment même où, par miracle encore, les élèves se sont mis en grève pour défendre six de leurs collègues qui, à la suite d’un tag anti-Macron et 36 heures de garde à vue, ont encore sur le dos une plainte de la part du lycée. Ce que les membres du groupe d’acteurs ne peuvent alors pas accepter, tout étonnés qu’ils sont d’apprendre que, si eux s’estiment trop jeunes pour se penser en politique, la direction du lycée, elle, les voit pourtant bien assez grands pour les mettre en prison et les emmener au tribunal. Alors “il y a blocus”, et puis surtout prise de conscience, de la part des élèves, que le regard porté sur eux qui vient désormais d’évoluer les pousse à se penser comme corps de pensée et d’action.

    2. Mais oui aussi, dans la mesure où l’on sent bien que rien, dans les images précédemment jouées, n’a pu être gardé, qu’aucun savoir ne s’est vu conservé, accumulé, repris en dehors de la scène. Que leur rencontre avec le politique recommence de zéro, sans les images des anciennes luttes pour les accompagner, leur permettre ne serait-ce que de gagner du temps et reprendre le discours là-où les images précédentes avaient pu le laisser. Comme si le tête-à-tête, la même année, des images du groupe Medvedkine (ou de Godard, ou de Willemont, etc.) et de l’injustice du lycée n’était que pure coïncidence, hasard bienheureux pour un film qui ne sort qu’avec chance du no man’s land politique au sein duquel il pataugeait. Or peut-on se suffire d’événements et de luttes aussi pauvres en mémoire ? Sans doute pas. Et c’est ce que constate J.-G. P., encore seul face à ses élèves qui savent trop bien faire des images, encore seul face à ses élèves qui ne savent toujours pas les lire (et ainsi les faire remonter). Mais pour ce faire, on comprend désormais qu’il leur fallait un cinéaste bien davantage qu’un professeur.

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