Catégorie : Apaches 9

  • Éditorial n°9 – Total Eclipse of the Heart

    À la fin du mois de juin 2026, une éclipse indienne se produisit dans la salle Langlois de la Cinémathèque française. Pendant cinq heures trente, entre Claudia Cardinale et Lina Wertmüller, La Légende de Baahubali fut projetée.

    C’est la durée des séances qui nous a d’abord frappés (le film est divisé en deux parties), l’envergure de l’épopée et son long flashback (une quarantaine de minutes pendant lesquelles l’histoire pivote et n’a plus l’air de vouloir retourner au présent). Le rythme du film est dingue, fait de superpositions de temporalités et de longueurs qui se suspendent dans de brusques accélérations. On pourrait dire que La Légende de Baahubali est construit comme un morceau de house : on s’engage sur un premier rythme, auquel un motif se greffe, sur lequel on danse. Disons par exemple que l’on se coule à l’orée du film dans ce qui ressemble à l’ouvrage d’un grand studio (type Seigneur des anneaux avec plans d’ensemble, lointaines contrées et foules de figurants), quand apparaît un bel archétype de héros qui s’ignore (l’acteur, Prabhas Raju Uppalapati, en modeste citoyen fort comme un dieu grec). Nous avons attendu le motif (on sait comment sont faits les morceaux), il est apparu, nous nous y sommes habitués, c’est une scansion maintenant, un endroit sur lequel notre corps s’arrête ; le motif est en nous, on le porte. Et puis la petite phrase musicale s’en va, d’une note à l’autre, elle n’est plus là, les boucles électroniques reprennent, nous laissant flotter dans les airs. Parce que l’on portait le son, nous nous ajustions à lui. Prabhas Raju Uppalapati est reconnu en tant que prétendant au trône, le temps de l’initiation est révolu et tous les doutes se sont dissipés. Une deuxième quête débute.

    Ouvrir ce numéro sur Baahubali c’est pour moi reconnaitre un certain moment indien qui se produit actuellement en salle et dans les revues de cinéma. Il y a toujours eu, dans l’exploitation comme dans la critique, des cycles de découvertes. On sonde les productions d’un pays en remontant les filmographies pour en exhumer les films oubliés. Ces découvertes sont des constructions, ce n’est pas si mal : elles font aussi l’histoire du cinéma. En outre, il faut reconnaître à une œuvre, à une industrie ou à une cinématographie leurs singularités et ainsi ne pas tout penser comme une centrifugeuse. Je crois toutefois voir poindre aux côtés de ces découvertes le fantasme d’un ailleurs complet dont il faut se méfier (aussi parce qu’il devient un formidable argument de vente). Et Baahubali se révèle être une machine remarquable à créer du « jamais vu », tout en s’ap-puyant sur un système solide de reconnaissance. On identifie tout de ce souffle épique percé d’une trajectoire singulière. Si le tour de force opère, c’est que l’on frémit déjà de ce que l’on sait arriver.

    Mahaut Thébault

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