Le Cauchemar d’Eric

Sur The Eric Andre Show
Eric Andre sur le plateau de l’émission

Il est 23 h 30, le late-night show de Jimmy Fallon débute. Un homme en costume, plutôt sympathique, apparaît sous une musique entraînante et très vite, s’empare du plateau avec son énergie. Il accueille dans son émission des célébrités avec lesquels il passe un moment des plus amical et intime. Chaque soir, le programme familial : The Tonight Show Starring Jimmy Fallon attire plusieurs millions de téléspectateurs. Il existe d’autres productions très populaires de ce type, Jimmy Kimmel Live ! par exemple. Unanimement appréciées, ces dernières se ressemblent énormément. L’espace qu’elles partagent est le même : un plateau moderne sur lequel un présentateur blanc en costume deux pièces au sourire malicieux interview des vedettes dans une atmosphère amusante et respectueuse. Finalement, c’est un espace rêvé pour les chaînes télévisées où se partagent rire et bonne humeur. Cependant, il existe dans cet océan de talk-show, une production créée par le comédien et auteur Eric Andre, sur la chaîne américaine Adult Swim qui propose au spectateur de ne pas rentrer dans le même environnement aseptisé. Dans l’émission The Eric Andre Show, c’est d’un nouveau milieu dont il est question.

Eric Andre et son acolyte Hannibal Buress

Eric Andre évolue au sein du programme dans un décor classique, voire minimaliste. On retrouve le bureau en bois de l’animateur sur lequel se trouvent un globe terrestre à pied, une tasse au contenu inconnu et un micro dont le câble semble provenir de nulle part. À côté le fauteuil des invités, terne et plutôt large ; il semble confortable. Pour décorer le tout, un pot de fleurs se cache entre les deux autres éléments du premier plan et un cadre composé de trois rectangles rouges sur un fond marron représente le logo du talk-show. Les coulisses sont cachées par un grand rideau marron-jaune qui délimite l’arrière-plan de la scène. Finalement, tout est normal dans ce décor, rien de plus ordinaire qu’un bureau et un canapé pour que l’animateur puisse échanger tranquillement avec son invité.

Tout comme le décor du talk-show, The Eric Andre Show respecte la structure propre de ces productions classiques : le générique introductif est accompagné par un groupe de musique, ici de jazz. Vient ensuite le monologue d’introduction rapportant des faits d’actualité écrit à la façon d’un stand-up. La partie centrale se fonde sur l’interview d’une célébrité. L’émission est entrecoupée d’interludes prenant la forme de micros-trottoirs ou de pranks. On retrouve parfois de manière aléatoire des jeux télévisés spécifiques ou des discussions entre Eric Andre et son acolyte Hannibal Buress. Enfin, une performance musicale conclut le programme. Tout correspond à l’idée que l’on attend d’un talk-show, seulement The Eric Andre Show ne se trouve pas dans la même dimension qu’une émission comme The Jimmy Fallon Show. Quelque chose de plus étrange se cache derrière cette conformité, Eric Andre ne semble pas être un simple présentateur sympathique.

Répliques de Beyoncé et Jay Z

Un premier détail vient perturber le bon déroulé de l’émission. Eric Andre animateur et figure d’autorité n’est pas l’hôte bienveillant auquel on s’attend et fait vivre les pires interviews à ses invités. Naturellement et sans aucune gêne, il se permet de poser des questions provocantes ou gênantes sur leurs relations sexuelles, sur un moment de leur vie ou de leur carrière honteuse. Outre les questions, les vedettes sont soumises à diverses pressions mentales, le supplice de la goutte par exemple. La liste des tourments peut s’agrandir tant l’imagination et les possibilités du présentateur sont débordantes.

La tournure des interviews devient encore plus déstabilisante lorsqu’au lieu de voir apparaître une vedette annoncée par Eric, ce n’est pas la célébrité qui sort des coulisses, mais une réplique ratée et éloignée de l’original. On retrouve alors le couple JayZ et Beyoncé incarné par deux autres individus ne leur ressemblant pas du tout, Hulk joué par un homme lambda peint en vert ou Arnold Schwarzenegger par Bruce Vilanche arrivant sur son scooter électrique pour personne en surpoids. Le ton devient plus amical et l’échange prend un autre sens. Au contraire des personnes connues du public souvent désarçonnées, les copies sont plus à l’aise dans cette atmosphère et semblent correspondre à l’ambiance étrange de l’émission. Quelque chose cloche, les rapports logiques, amicaux entre présentateur et invités sont inversés. La dimension dans laquelle évolue Eric Andre est un monde miroir du talk-show classique. Un monde dans lequel Eric Andre, à la manière de Freddy Krueger, peut tout se permettre. De la torture jusqu’à l’imposture, l’animateur devient le tortionnaire. 

Introduction de The Eric Andre Show

Cependant, tout ne va pas de soi pour Eric et comme pour les célébrités prises au piège de l’animateur, ce dernier va faire face à un problème qui le dépasse. Bien que maître des lieux, l’espace dans lequel Eric Andre présente son émission le contrôle. « The Eric Andre Show! » sonne d’une voix off enjouée le début de chaque programme. L’animateur apparaît du hors du champ d’abord par un cri puis entre dans le cadre pour sauter sur le logo de l’émission. S’en suit un déferlement de violence en montage cut. Eric détruit son plateau à coup de batte de base-ball ou de tronçonneuse et brutalise les musiciens continuant frénétiquement le jingle du show. Les coulisses sont apparentes et le cadre laisse voir un chaos sans nom. Pourtant comme doués d’une volonté, les objets de l’émission reprennent leur place, le canapé rejoint le bureau et le rideau s’abaisse suivi du logo. Eric Andre regagne le plateau, essoufflé. Hannibal Buress, son acolyte sort des coulisses et le cours des choses reprend. À chaque début de programme, la même chose se produit. Tout semble se répéter et plus les émissions s’enchaînent plus il paraît clair qu’Eric Andre ne peut sortir de cette routine. Il semble être voué à détruire son espace en boucle, chaque épisode est un éternel recommencement. Que les meubles soient brisés, que les joueurs soient envoyés dans le décor, qu’Eric Andre soit exténué, tout reprendra sa place pour que le spectacle puisse continuer. Le plateau, le groupe de jazz ou encore son sidekick, Hannibal Buress, tous font partie de cet espace qu’est le monde miroir.

Eric Andre condamné à entendre une foule préenregistrée applaudir machinalement ou rire faussement, ne possède pas le pouvoir de contrôler l’émission. Les interludes sont arbitraires et tout peut commencer ou s’arrêter brutalement. Le monde miroir régit et joue avec le présentateur. L’espace de The Eric Andre Show devient alors cauchemardesque et la matière prend une tout autre nature. Le corps d’Eric devient élastique et modulable et ainsi, se change en une créature digne de The Thing. Que ce soit sur l’émission, sur son existence au sein du talk-show ou sur sa propre matérialité, Eric Andre n’a plus aucun contrôle.

Ainsi, The Eric Andre Show est l’autre côté du miroir d’un talk-show conventionnel. En apparence, le bon sens semble prédominer. À l’intérieur du reflet, ce n’est plus le cas. Eric Andre, l’hôte déjanté et tortionnaire de ce monde en régit les règles logiques. De ce fait, la structure de l’émission reposant sur l’animateur est absurde et malsaine. Mais cela n’est pas tout. C’est dans le déroulement de l’émission que réside la plus grande déstabilisation, dans cette forme incarnée de répétition. C’est cet espace brutal et fatiguant qu’arrive à créer The Eric Andre Show, un monde miroir dans lequel est enfermé Eric, une nouvelle forme de talk-show.