La douceur dans l’abîme

Sur I Diario di Angela – Noi due Cineasti de Yervant Gianikian et Angela Ricci-Lucchi
Angela Ricci-Lucchi

Angela Ricci-Lucchi est décédée le 28 février 2018. « Un film d’Angela Ricci-Lucchi et Yervant Gianikian » indique pourtant le premier carton de I Diario di Angela (2019), film réalisé par Yervant, seul, et dédié à Angela. C’est qu’en effet, bien qu’elle n’ait fatalement pas été là et ne sera plus là, le film est une œuvre réalisée à deux.
La première image nous donne à voir Angela et Yervant debout, côte à côte, devant l’une de leurs œuvres exposées au Centre Pompidou à l’occasion de la rétrospective qui leur avait été consacrée en 2015. Il s’agit d’une aquarelle qu’Angela a peinte comme un manifeste. Expliquant que « notre monde n’est pas politique, n’est pas esthétique, n’est pas pédagogique, n’est pas progressiste, n’est pas coopératif, n’est pas éthique, n’est surtout pas cohérent, c’est le monde contemporain, c’est notre époque », c’est notamment l’occasion pour elle de témoigner du fait que les deux artistes ont « commencé ce travail par passion et c’est ainsi qu’[ils le] continu[ent] 1. »
C’est avec cette même passion que Yervant Gianikian, seul, continue malgré tout le travail entrepris à deux depuis les années 1970. Il ne s’agit plus ici de refilmer des images d’archives pour en dévoiler la violence mais de remonter des images de la vie quotidienne du couple d’où transparaissent douceur, tendresse et sérénité. Aussi, les carnets du titre sont autant de marqueurs temporels par lesquels surgissent ces instants de vie. Par ceux-ci nous pouvons alors nous immiscer dans le travail des cinéastes. Le travail comme quotidien, le quotidien comme travail. En effet, nombreuses sont les images témoignant de ce lien profond. Par exemple, lorsqu’Angela jardine et aperçoit des fourmis agglutinées autour d’une guêpe pour la transporter, une libellule, une argiope, etc. Ce sera pour elle l’occasion de réaliser une étude taxinomique imagée d’insectes divers dans ses carnets. Pour qui connaît l’œuvre des deux cinéastes, nous pouvons entrevoir ici la base du travail qui a sûrement pu mener à la réalisation d’un film tel qu’Animaux criminels (1994). Pour Yervant Gianikian et Angela Ricci-Lucchi, de chaque moment semble en effet surgir la possibilité d’une étude, étape essentielle à leur minutieux travail.
Mais ce qui transparaît le plus dans I Diario di Angela, c’est la tendresse des regards que les cinéastes s’adressent et portent l’un sur l’autre. Ce sont en outre ces plans où Yervant filme Angela sans qu’elle ne s’en aperçoive immédiatement. Par exemple celui, à la tombée du jour, de derrière une fenêtre, lui à l’extérieur, elle à l’intérieur. Yervant s’attarde un moment à filmer Angela cuisiner et ce n’est que quand elle semble esquisser un regard vers la caméra, risquant de découvrir le regard que Yervant pose sur elle, que ce dernier se détourne pour cadrer le soleil couchant. Ou encore, lors d’un dîner à Moscou filmé par Yervant. Angela paraît s’ennuyer parmi les nombreux convives visiblement alcoolisés. Elle cherche alors Yervant du regard et, le trouvant, lui adresse un regard complice. Un regard caméra qui s’adresse évidemment en premier lieu à son compagnon mais aussi – a posteriori – à nous spectateurs.
Ces brefs instants, comme autant de « souvenir[s] tel[s] qu’il[s] apparai[ssent] en un éclair à l’instant du danger 2 », parviennent alors à rendre compte d’une présence au monde, désormais disparue. Saisir l’ineffable et l’invisible pour les faire ressurgir est ce qui est à l’œuvre dans tout le travail des Gianikian. Leur recherche microscopique au sein des images consiste en effet à saisir les gestes ou encore les inclinations induites par une mise en scène « telle[s] qu’[ils] s’installe[nt] à l’improviste 3 ». Les cinéastes, par un travail de recadrage, de ralentissement, en dévoilent ainsi leur idéologie inhérente fût-elle coloniale, fasciste, bourgeoise, etc. I Diario di Angela utilise ces mêmes procédés mais le dessein est tout autre. C’est la voix de Yervant, lisant aujourd’hui les mots qu’Angela a écrit hier, qui nous guide à travers ces images comme autant de souvenirs fugitifs. Néanmoins le film ne s’inscrit pas strictement dans un passé nostalgique ou dans le présent spectatoriel, mais bien dans un temps de la mémoire. Par le montage nous présentant ces micro-événements de manière non-chronologique et incomplète, Yervant Gianikian parvient à faire advenir un temps autre. Dès lors, il revient également à chacun d’entre nous de prendre part à la fabrication du film. Ce sont ces traces qu’Angela a laissées, toute son œuvre et sa vie durant, qui nous parviennent aujourd’hui et s’adressent à nous. Concordance puissante d’un autrefois et d’un maintenant, c’est une douce présence fantomatique qui survient dans le film à travers la mise en scène de « parcelles […] pour rendre indestructible [sa] mémoire 4. » Yervant Gianikian, figurant ces instants de manière lacunaire entrouvre alors une possibilité de partage. En effet, alors que le film représente l’intimité celle-ci reste néanmoins impénétrable. Nous comprenons bien que I Diario di Angela ne figure pas exhaustivement la relation qui uni Yervant et Angela. C’est de cette inaccessibilité qu’apparaît alors une faille que chaque spectateur peut choisir d’explorer. Ainsi, c’est un passage qui nous est accordé et nous permet d’appréhender le film selon notre propre méthode. Nous est alors offerte la possibilité de l’agencer et de le construire librement pour que chacun d’entre nous puisse – à partir de la relation des cinéastes – s’y trouver impliqué.
Les souvenirs de Yervant et Angela dans I Diario di Angela – notamment par le biais des regards, de la caméra les ayant captés et de leur agencement – apparaissent comme les survivances d’une mémoire individuelle toutefois partagée. Partagée doublement, entre les deux cinéastes mais aussi avec nous. Ces souvenirs nous pouvons les faire nôtres le temps du film, or ce qui nous reste au-delà du visionnage c’est le sentiment d’avoir partagé une sensibilité. Chacun d’entre nous aura été ému à un moment et si fugace ou discret aura-t-il été, le souvenir d’Angela nous accompagnera.

1 https://www.centrepompidou.fr/cpv/resource/c5XMkbz/r7yazrK, à partir de 14 minutes et 43 secondes.

2 Benjamin Walter, Sur le concept d’histoire [1942], Paris, Payot & Rivages, 2013, p. 60.

3 Id.

4 Gianikian Yervant et Ricci-Lucchi Angela, « Autour des avant-gardes. Voyages en Russie, 1989-1990 » [1996], dans Notre caméra analytique, Fécamp, Post-éditions, 2015, p. 99.